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expiation, il vous dira qu'il n'en est ainsi qu'autant que le meurtrier en est à son premier coup, et encore qu'il n'est pas ou n'est plus sous l'influence d'une de ces vengeances dont l'homme dégénéré est parfaitement capable; car, selon lui, l'homme est arrivé à dévorer son semblable à force de le haïr; et, n'avant pas trouvé sa chair plus mauvaise qu’une autre, il se promit bien de ne pas s'en priver à l'occasion! Direz-vous que ce sont des sauvages dont on parle ici, c'est-à-dire à peine des hommes? Mais est-ce que les naufragés de la Méduse, les assassins du maréchal d'Ancre sous Louis XIII, et enfin quelques cannibales de la révolution étaient des sauvages? non; seulement, ils avaient trouté l'occasion de développer en eux cet instinct qui prend naissance dans l’habitude d'arracher la vie et de se nourrir d'une chair frémissant, tout-à-l'heure encore, sous notre main ensanglantée. M. Gleïzès déclare que d'un carnivore à un anthropophage, il n'y a que la distance d'un préjugé l..

Sans aller jusqu'à l'anthropophagie, les hommes reportèrent fréquemment sur eux-mêmes toute la rage dont leur ceur était dévoré. Or, la nature est abandonnée à elle-même pendant que l'homme se livre aux passions meurtrières qu'il décore des noms les plus pompeux et les plus menteurs. Ou pluie la nature ne cesse de recevoir l'influence de l'homme ; dùt celui-ci tomber dans les plus extrêmes aveuglements, et rouler jusqu'au fond des abimes du mal, elle en est toujours, et quand même, le retentissement et l'expression. L'homme alimente son âme de pensées mauvaises, de sentiments destructeurs, et la nature engendre des espèces d’êtres hideus et malfaisants qui sont les symboles, les signes sensibles de ces pensées et de ces sentiments. Alors le cercle vicieux apparait ; l'homme réclame à son tour le droit de légitime defense vis-à-vis de ces êtres révoltés contre lui, il se dit qu'il a bien le droit de tuer ce qui l'empêche de vivre, et il part de là pour légitimer toutes les barbaries que lui suggère son imagination dépravée; mais, selon l'espression de M. Gleïzès, l'homme a bien moins le droit de tuer les espèces les plus firoces ou les plus nuisibles que de les empêcher de naitre.

A mesure que nous apprenons à mieux observer les faits naturels, DOUS découvrons certaines propriétés salutaires dans des animaux que l'on aurait volontiers considérés comme émanant d'une intention mauvaise de la forte créatrice; on arrive à reconnaître que, eu égard au milieu subversif d'où il: sortent et où ils vivent, ils remplissent certaines fonctions sans lesquelles ce milieu serait encore plus contraire aux conditions de la vie générale. Ce sont, précisément, les êtres chargés de toutes nos malédictions et de toute notre haine qui accomplissent les actes les plus importants, les plus essentiels au salut commun. Sans tel monstre, dont le nom seul inspire de l'effroi, dont la forme, comme la tête de Méduse , pétrifie d'horreur ceux qui la voient un instant, sans toutes ces abominations vivantes dont la terre semble infectée, celle terre ne serait plus habitable, et l'air corrompu aurait , depnis longtemps, asphyxié notre espèce. Ces êtres-là vivent de tout ce qui nous ferait mourir.

Rendez la terre à elle-même, qu'elle se purifie et se féconde comme Dieu l'a voulu, comme il nous en a fait la loi, à l'instant même l'animalité se transfigure, et les êtres dont la vie était toute relative à l'état de subversion dont,

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par le fait, ils atténuaient les effets, les monstres succombent sous le bras d'Hercule, et rentrent dans le néant comme des apparences que les ténèbres seules avaient évoquées.

Ce qui distingue M. Gleïzès de tous les moralistes, avec lesquels il semble avoir d'ailleurs quelques rapports, c'est qu'il n'admet pas que les bonnes actions dont l'homme est capable doivent resulter de perpétuels efforts. Tant que l'homme, pour accomplir le bien, pour pratiquer la justice, pour établir l'ordre, en un mot pour réaliser l'idéal, aura besoin de lutter contre luimême, contre ses penchants, contre tous les mobiles qui le font agir spontanément, la cause du bien, de la justice, de l'ordre et de l'idéal ne sera pas gagnée définitivement. Le bien sera toujours, du moins en ce qui est du ressort de l'homme, à l'état d'exception ; l'homme de bien sera considéré comme une âme d'élite , c'est-à-dire comme une rarelé, presqu'un phénomène. «On se lasse dans l'exercice de la vertu, dit le père Rapin, par l'opposition qu'elle a aux inclinations naturelles. » Ce n'est évidemment pas là le but final que se proposent les régénérateurs. Aux plus mauvais jours, d'honorables et glorieuses exceptions se sont manifestées, ce n'en était pas moins les plus mauvais jours de la vie de l'humanité. La question vraiment morale ne consiste pas à demander de bonnes actions à un être devenu niauvais et qui accomplit un véritable tour de force chaque fois qu'il fait le bien, mais à régénérer l'ètre, soit, selon qu'on admet ou qu'on rejette l'histoire de la chute, en le ramenant à son point de départ, à son origine céleste, à son état primitif, ou en le poussant vers le pleiri accomplissement de ses destinées par le complet développement de toutes les forces, c'est-à-dire, ce qui est la même chose au fond, de toutes les vertus que Dieu a mises en lui. Or, pour M. Gleïzès, le moyen d'arriver à cet épanouissement normal et moralisateur de l’être , c'est de fuir, comme la pomme de l'Eden, la nourriture qui ne peut s'obtenir que par la mort et la douleur, c'est-à-dire le meurtre et la cruauté, l'injuslice et le sacrilège. Son but est dans un rapport saisissant avec celui de tous les socialistes qui, par le fait, loin d'abolir la morale, comme on les en accuse parce qu'ils font la guerre aux illusions de certains philosophes à cet égard, élèvent, au contraire, la morale à une puissance supérieure en cherchant les moyens de rendre l'homme à lui-même, à sa véritable nature, c'est-à-dire de le rendre bon; alors le bien ne sera pas obtenu d'une manière factice en quelque sorte, à peu près comme lorsqu'on demande à un élre ce que sa nature ne comporte pas; non, le bien sera le produit naturel de sa libre activité, parce que tous les mouvements de son âme et les appétences de son corps le dirigeront vers le bien.

M. Gleïzės attend ce résultat du moyen qu'il propose. L'homme en état de grâce à ses propres yeux, qui peut descendre dans sa conscience sans y entendre l'écho d'une plainte, sans y trouver un vengeur, l'homme désanimalisé, et, par conséquent, rendu à toute la noblesse de son essence, aspirant aux progrès qui lui sont promis par son désir et ses intuitions, réalisant toujours plus complètement l'idéal qu'il porte en lui, et entrainant dans son ascension tous les ètres dont il est redevenu le Dieu visible, comme ces planètes qui entraînent tous leurs satellites dans des tourbillons d'harmonie, voilà le bonheur qu'il promet aux hommes quand ils seront rentrés dans leur loi naturelle, quand ils respecteront Dieu dans tout ce qui a vie et mouvement.

M. Gleïzès a jeté ses regards dans le passé pour voir s'il n'apercevrait pas quelques précurseurs de la vérité qu'il proclame. C'était un homme de bien, il eùt aimé à être devancé dans la voie. Qu'a-t-il trouvé ? il a découvert que la moitié , en quelque sorte, de son idée avait été connue et mise en pratique par différents peuples et par différents personnages, mais que ces peuples ne la pratiquaient que sous l'influence de la superstition, et ces personnages sous l'influence de l'orgueil, on, lout au plus, comme une spéculation de l'esprit. Nul ne s'est avisé d'en faire un devoir et d'y appliquer la loi de justice qui eul amené à sa découverte. Les Indous n'osent frapper aucun animal, ils poussent celle crainte jusqu'à s'interdire le droit de légitime défense, jusqu'à respecter la vie dans ses plus horribles et ses plus funestes manifestations, mais tout simplement parce qu'ils voient dans ces anjinaux le fractionnement de l'humanité antérieure, les formes fatales qu'ils revêtiront à leur tour. Les philosophes de certaines écoles, eillre autres les pythagoriciens, s'interdisent l'usage des viandes, mais aucun principe de justice, aucune conceplion de la vie générale ne préside à celle interdiction ; ils ont seulement reconnu que la viande matérialise l'esprit, que le mort a prise sur le vif pour ainsi dire, et, comme ils acorent l'intelligence, ils proscrivent tout ce qui en entrare les développements. Enfin, des âmes religieuses prennent sur elles de s'abstenir, à certains jours consacrés, de l'usage des viandes, mais elles croient faire en cela un grand sacrifice à Dieu, se mortifier d'une manière très méritoire ; cela leur semble si difficile qu'elles rusent sur ce sacrifice, et déclarent, en vertu sans doute de l'axiome qu'il est avec le ciel des accommodements, que le poisson n'est pas de la viande , définition très négative, puisqu'il nous reste à savoir ce que c'est.

Ainsi donc : superstition grossière, moyen de surexciter les forces de l'esprit ou d'etre agréable à Dieu, voilà tout ce que le passé a vu dans l'idée en question ; personne n'a même entrevu qu'il s'agissait d'un principe de juslice absolue, d'un devoir rigoureux, personne ne s'est demandé sérieusement à quelle source l'honime puisait son droil de vie et de mort sur les animaus, et quelle conséquence cette usurpation devait avoir sur toute sa destinée présente et future.

Notre tâche d'exposition est à peu près terminée, il nous reste à donner une idée de la forme sous laquelle s'est produite la pensée de M. Gleizes : quelques citations peuvent seules en donner un aperçu. Plaise à Dieu que nous ayons pu parler dignement d'une auvre faite avec tant de conscience et de dignité ! Nous serions heureux de penser que nous avons fait prendre au sérieux une æuvre si sérieuse, et d'avoir fait passer dans notre faible esquisse quelque chose de l'émotion profonde que nous avons constamment éprouvée peudant tout le cours de cette longue lecture. C'est un des livres qui nous ont donné, à nous, enfant du dix-neuvième siècle, habitué déjà depuis longtemps à examiner les désordres de l'esprit contemporain , désordres qui se paralysent, Dieu merci, par leur diversité même; c'est un des livres qui nous ont communiqué le plus de vie morale, qui se sont emparés de notre attention, de notre respect, de notre recueillement avec la plus irrésistible autorité. C'est que l'homme qui l'a écrit n'a pas cédé à un caprice fugitif, à une excentricité passagère , comme il en vient aux esprits dés@uvrés. Cet homme, en exprimant son idée, racontait toute sa vie. Il a vécu quarante ans sous l'influence d'une de ces convictions qui transforment l'existence, et son existence en a été, en effet, à tout jamais transformée. Voilà pourquoi nous considérons cet homme comme un missionnaire spécial, alors même que sa mission ne pourrait pas encore être comprise. Les hommes de bonne volonté sont tous, comme le marquis de Posa, de Schiller , – citoyens de l'avenir !...

M. Gleïzès est dans la ligne des grands réformateurs par son amour de l'idéal comme par sa misantropie profonde. S'il exalte la vie universelle dans l'animalité, ce n'est pas le moins du monde qu'il méconnaisse la grandeur el la supériorité relative de l'espèce humaine. « L'homme étant un dernier résultat, et, pour ainsi dire, un être à part, dit-il, il ne peut pas être mis sur la même ligne que les animaux, mais il est lié à toute la nature comme le fruit l’est aux branches de l'arbre, et, par elles, au tronc et aux racines, et, ces rapports plus ou moins prochains lui imposent des obligations. » — «C'est la bonté, s'écrie-l-il, qui est la justice de l'homme. » Mais il ajoute bientôt : «L'homme n'est point encore connu, il est à nailre. » Puis enfin, reportant ses yeux sur l'homme en pleine subversion , son humeur s'assombrit, et les plus désolantes inspirations du pessimisme lui arrivent naturellement à la pensée : « Toutes les fois, dit-il, que j'ai été parmi les hommes, j'cn suis revenu moins homme ! » — « La terre arrosée de sang ne peut produire que quelque chose d'analogue. » — «Tu es homme, dis-tu ?... Si iu l'étais, tu serais à ton poste. La générosité, la bonté, la douce pitié te trouveraient toujours prêt ; non, tu n'es pas homme, et c'est pour cela que je te hais; je hais la bête féroce qui a pris la place. » – « Les hommes ne conservent la mémoire que du mal qu'on leur fait. ) – « Les chefs des nations finiront par exciter un orage qui réunira la Seine à la Vistule. » — a Les révolutions de l'homme, desquelles il attend toujours de plus heureuses destinées, ressemblent aux éruptions des volcans, qui commencent par être belles et finissent par être infectes. » Puis, se résumant dans une admirable formule, d'ailleurs très-familière à l'Ecole de Fourier, il s'écrie : Il faul, de toute nécessité, obéir à un homme dès qu'on a désobéi à la nature. »

Son pessimisme se précise de plus en plus sous l'influence de sa préoccupation, et alors, il se demande : « Comment l'homme n'a-t-il pas compris qu'il était en horreur à la nature en voyant tous les êtres fuir à son approche ? N'est-ce pas la nature elle-même qui se replie et s'éloigne pour laisser seul un méchant ? » «Il est triste de penser qu'il n'y a point d'homme sur la terre, l'Indou excepté, dont la mort ne soit un bénéfice pour la nature ! »

Quant aux animaux, dont il s'est fait le défenseur d'office, il se contente de déclarer, sans se livrer à des hypothèses plus ou moins contestables à cet égard, que « les animaux ont absolument les mêmes notions que l'homme ; seulement, ils les ont à des degrés différents. » — Ou bien il s'autorise de quelques faits isolés, de quelques observations ingénieuses, sans doute parce qu'à ses yeur, l'opinion qu'il professait sur la nature des animaux n'était rien de moins qu'une vérité d'évidence qu'il eût été au moins puéril de démontrer. C'est ainsi qu'il rapporte que le vovageur Le Vaillant dit avoir vu un singe dont il était si émerveillé qu'il pensait que l'intelligence des Hottentots était à celle de ce singe comme un est à dir! ou qu'il offre ce tableau si spirituelle ment tracé : « Quand on a vu trois singes, l'un blessé, l'autre qui met le doigt sur la blessure, et le troisième qui mâche les vulnéraires qui doivent la guérir, pense-t-on que ces trois singes soient inférieurs de beaucoup à l'homme qui, placé dans un coin du tableau, a fait la blessure, et rit de la douleur qu'il a causée ? »

Si M. Gleizės eût voulu sanctionner son opinion par d'illustres exemples, it en eut trouvé partout et de tous les temps. Montaigne disait, en parlant de T'homme et des animaux : « C'est une mesme nature qui roule son cours. ) – Le jésuite Gaston Pardies disait, en répondant aux Cartésiens, que, si les betes n'étaient que de pures machines, celui qui les ferait jouer devant pous ne serait que le plus habile des jongleurs ; ce qui n'est pas mal pour un jésuite.

Nous n'avons en vue, par les citations que nous empruntons à M. Gleizes, que de donner une idée de sa forme presque toujours à la fois élégante et vigoureuse, et constamment empreinte d'un sentiment profond, et en mène temps de justifier l'analyse que nous avons faite rapidement du système de Thalysie. Cet homme que nous avons vu tout à l'heure si profondément affecté des plus amères tristesses dont l'âme humaine puisse être atteinte, nous allons le voir actuellement rayonner d'allégresse en face de son ideal. Voyez quel sentiment de la vie ou plutôt de la communion universelle, et combien l'homme est ici parfaitement représenté comme le prêtre de celle communion : « L'homme est malheureux, et, quoiqu'il ne le soit que par sa faute , tous les ètres qui l'entourent doivent partager son destin. Ah ! quelle idée vaste et féconde !... l'innocence de l'homme est nécessaire au bonheur de la nature !. »-Et encore :« Il ne peut y avoir d'harmonie entre l'homme et les ètres supérieurs quand il la viole envers les ètres inférieurs. Par ce fait seul, l'homme est rejeté de la nature, et est exclu de la présence de Dieu !

Le végétal, qu'on n'oublie pas celte distinction, fondamentale dans l'esprit de M. Gleïzès, est créé pour embellir et entretenir la vie de tous les étres qui vivent sur la terre, tandis que tout ce qui a vie et mouvement est créé pour soi-même, et non pour un autre que lui. — « Pourquoi les fruits, se demandet-il, nous font-ils tant de plaisir ? Parce que Dieu les a créés pour nous. El les animaux , quand ils prennent la place de ces fruits, pourquoi font-ils tant de peine ? parce que Dieu les a créés pour eus. »

Ces végétaux , il les aime si passionnément, il est si éloigné de se croire en état de privation en leur demandant exclusivement la satisfaction de ses appetits, qu'il déclare, avec la plus touchante candeur, que tel légume est si exquis å son goût qu'il lui semble n'avoir pas assez mérité de Dieu pour avoir aquis le droit de s'en nourrir. « L'âme de la nature, dit-il, se compose de sons, de parfums et de fruits ; si l'on sort de ce cercle, on n'est plus soutenu par elle, et quel guide n'a-t-on point perdu ! »

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