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si je la lui avais vu faire. Quoi qu'il en soit, la maîtresse de M. Dorat a pris fait et cause pour son cher amant, et, supposant que l'épigramme n'est pas de M. de Voltaire, elle y a fait la réponse que voici :

Dans ce censeur atrabilaire
Je ne reconnais point le chantre de Henri;
Non, ce n'est point ce poète chéri
Au Parnasse comme à . Cythère.
De ses enfants un père est-il jaloux?
Il t'eùt plutôt encouragé lui-même :
Mais de tes envieux quel que soit le courroux,
Ta gloire est pure, on te lit, et je t'aime.

— Vous avez vu, dans une des feuilles précédentes, l'épigramme du vieux Piron contre Bélisaire. Elle lui a attiré pour remerciement l'épigramme que vous allez lire. Celle-ci a aussi été attribuée à . M. de Voltaire; mais si j'écoute encore ma conviction intérieure, je la tiens pour fabriquée à . Paris par M. Marmontel ou consorts:

Le vieil auteur du cantique à. Priape,

Humble et contrit s'en allait à . la Trappe, «
Pleurer le mal qu'il avait faitjadis:

Mais son curé lui dit: « Bon Métromane,

C'est bien assez d'un plat de pro/‘undi‘s ,
Rassure-toi: le bon Dieu ne condamne

Que les vers doux. faciles, arrondis,

Oui savent plaire à . ce monde profane:

Ce qui séduit, voilà . ce qui nous damne;

Les rimeurs durs vont tous en paradis. »

Le vieux pécheur et pénitent Piron, qui n'a pas perdu son humeur caustique depuis sa conversion, a pensé sur l'auteur de l'épigramme comme moi, et lui a fait la réponse suivante :

Vieil apprentif, soyez mieux avisé

Une autre fois. et nous crierons merveille. Tirez plus juste où vous aurez visé,

Aurez sinon du sifl1et par l'oreille.

0 le plus grand de tous les étourdis!

En séparant les élus des maudits,

Vous envoyez, par des raisons palpables,

Votre ennemi Piron en paradis
Et votre ami Voltaire à . tous les diables!

— J'étais toujours persuadé que la Sorbonne se résoudrait difficilement à. supprimer la censure de Bélisaire annoncée avec tant de bruit depuis environ six mois. Quand il s'agit de faire une sottise, un corps ne s'y refuse pas,ét un corps de théologiens moins qu'un autre. Ainsi la Censure de la sucrée Faculté de théologie de Paris contre le livre qui a pour titre Bélisaire se vend en latin et en français ad libitum, et à. bon marché; il ne lui manque plus que des lecteurs et des acheteurs. Mais telle est la perversité du siècle que le contre-poison moisira dans la boutique du marchand droguiste de la sacrée Faculté, tandis que tout le monde a avalé du poison de l'aveugle Bélisaire, marchand droguiste et confiseur de l'Encyclopédie. La préface de cette triste censure est assez violente; le reste n'est qu'ennuyeux et insipide, et prouve que le syndic Riballier n'a pas fourni du vin d'un assez bon montant au R. P. Bonhomme, cordelier, rédacteur, pour traiter les discussions théologiques avec un peu plus de feu; c'était du vin de Brie tout au plus. Mais si la censure n'a pas fait fortune dans le public, elle a en revanche excité de grandes clameurs au milieu de la sacrée Faculté. Comme elle avait traité l'article de la tolérance civile avec toute la dureté théologique, et d'une manière peu conforme aux circonstances présentes, le gouvernement a jugé à. propos de faire supprimer cet article en entier et de le faire remplacer par ce que vous lisez dans les dernières neuf pages de l'édition française in-8‘', après tiret. C'est une capucinade un peu plus douce que celle dont elle a pris la place. Le syndic Riballier, ribaud de nom et de naturel, connaissant d'ailleurs les sentiments bénins et la mansuétude de son corps, a obéi aux ordres du gouvernement sans les communiquer à. la Sorbonne. Il a prévu qu'elle aimerait peut-être mieux supprimer la censure tout entière que d'avoir l'air d'entendre à. aucun accommodement sur la tolérance civile, et de ne vouloir plus poursuivre les hérétiques à. feu et à . sang. Or, la suppression tout entière de la censure n'aurait pas cadré avec les sentiments de charité dont le syndic Riballier se pique envers M. Marmontel, dont la conversion lui tient excessivement à . cœur. Ainsi il a mieux aimé manquer à . son corps qu'à. "âme égarée de M. Marmontel; et, rendant la censure publique, il a publié comme doctrine de la Sorbonne sur la tolérance civile ce qu'aucun docteur n'avait ni vu, ni dit, ni approuvé. Ce tour de passe-passe a fait un terrible bruit au prima mensis. La maison du Seigneur a pensé être sens dessus dessous de cette aventure; mais Riballier, aussi prudent que courageux quand il n'y a rien à . craindre, avait prévu l'orage, et pour s'en garantir, il s'était muni d'une lettre de cachet qui défendait à . la Sorbonne de délibérer sur cet objet. Elle fut obligée de se contenter d'inscrire dans ses registres que depuis tel endroit jusqu'à . la fin, la censure n'était pas l'ouvrage de la Faculté; mais cette réclamation clandestine ne remédie .pas au scandale d'une doctrine mitigée. On assure que cette alfaire n'est pas terminée, et qu'une partie du sacré corps, très-irritée contre la témérité de son syndic, se propose de faire encore plus d'une fois beau bruit aux assemblées. Nous sommes bien convaincu que s'il reste quelque chose de ridicule ou d'absurde à . faire, la Sorbonne ne résistera pas à . sa vocation. En attendant, le bruit se répand que la cour de Rome a fait mettre la censure de Bélisaire dans l'index, à . cause du paragraphe sur la tolérance civile. Cette rude épreuve manquait à . la foi robuste des Sorbonniqueurs.

L'auteur de Bélisaire, pour répondre à . la censure de la Sorbonne, a jugé à . propos de faire imprimer les lettres dont il a été honoré par des têtes couronnées, des princes et autres personnes constituées en dignité, et dont quelques-uns font mention honorable de la Sorbonne. On trouve dans ce recueil une lettre de l'impératrice de Russie, une du roi de Pologne, une apostille de la reine de Suède au bas de la lettre de son grand chambellan, une lettre du prince royal de Suède, une de M. le comte de Schefïer, sénateur de Suède, et le fragment d'une lettre de M. le baron Van Swieten, fils du premier médecin de Leurs Majestés impériales. La publication de ces lettres n'a pas répondu à . l'attente de M. Marmontel. On l'a en général regardée comme l'elfet d'une vanité bien déplacée. On a dit que, dans le chapitre des procédés, la lettre d'un particulier étant un dépôt confié qui ne pouvait être rendu public sans sa permission, à. plus forte raison les lettres des personnes du rang souverain devaient jouir de ce privilége, et l'on a jugé l'auteur de Bélisaire plus indiscret et plus téméraire que le syndic de la Sorbonne. Il me semble en elfet qu'il y avait bien plus de véritable satisfaction à. garder ces lettres dans sa poche que d'en faire des elfets de colporteur. Mais si l'on a trouvé la démarche de M. Marmontel indiscrète, on n'en a pas moins joui des lettres qu'elle nous a procurées, et l'on a regardé comme un heureux présage pour la félicité du genre humain la manière dont ceux à. qui sa destinée est confiée s'expriment sur des objets si intéressants pour les hommes. La lettre du prince royal de Suède a attendri et enchanté toutie monde. On s'est en revanche un peu moqué de la lettre de M. Van Swieten fils, qui veut nous faire accroire que la cour de Vienne a un goût décidé pour la philosophie, tandis que personne n'ignore que, dans ce pays-là., l'inquisition contre le péché de la lecture et contre celui de la chair est exercée avec la dernière rigueur, et qu'un Esprit des lois ou un tome de Voltaire n'a jamais pu franchir la barrière de Vienne. Mais M. Van Swieten fils a voulu disculper M. Van Swieten père; c'est le projet de toute la partie de sa lettre qui n'a pas été imprimée. On sait que M. Van Swieten père est non-seulement premier médecin, mais aussi grand inquisiteur de l'impératrice-reine apostolique, et qu'en cette qualité il préside à. la police de la librairie. M. de Voltaire, qui sait comment il s'acquitte de cette commission, en a fait sous des noms orientaux un récit très-fidèle et très-piquant dans un de ses derniers volumes de Mélanges. Le médecin hypocrite en a été fort touché, et il a chargé son fils de se plaindre de cette prétendue calomnie, et quand celui-ci dit à. M. Marmontel : Il vous est libre de faire du contenu de cette lettre l'usage qu'il vous plaira, cela veut dire : J'espère que vous la communiquerez à . M. de Voltaire en réponse à . son conte oriental. Mais nous savons à . quoi nous en tenir sur la probité de M. Van Swieten et sur son amour pour le progrès des lumières, et nous conseillons à. son fils de faire de la musique au lieu d'écrire des lettres philosophiques. On lisait cette lettre ces jours passés dans un cercle, et l'on s'arrêta à . l'endroit où M. Van Swieten espère que les épaisses forêts de l'ignorance seront éclaircies par le travail constant de la philosophie: « Voilà . donc, dit MM de Buffon, nos philosophes devenus bûcherons! Est-ce pour cela que ces messieurs nous débitent tant de fagots? » Tout le monde, excepté Marmontel, se mit à . rire. « Et voilà., dit un de ces bûcherons, pourquoi le Parlement les fait allumer de temps en temps au bas de l'escalier du Mai. — Mais souvenez-vous, madame, dit un autre, qu'il y a fagots et fagots. »

— M. le marquis de Villette a aussi travaillé pour le prix d'éloquence que l'Académie française a donné cette année. Il vient de publier son Éloge du roi Charles V, surnommé le Sage. Il l'a fait imprimer magnifiquement in-h0, orner de vignettes et d'estampes, et principalement du portrait de son héros. L'auteur a dédié son ouvrage à . M. de Voltaire, qui a du faible pour lui. Il prétend que son éloge n'a pas été soumis au jugement de l'Académie parce qu'il n'a pas voulu croiser M. de La Harpe; c'est supposer qu'il aurait pu lui disputer le prix avec succès. Dans son épître à . M. de Voltaire, M. de Villette se moque un peu de M. Thomas. Il nous avoue aussi que c'est principalement l'ennui qui lui a mis la plume à. la main, suivant l'expression favorite de M. le neveu Bazin; mais l'ennui ne fait pas faire de belles choses, comme M. de Villette le prouve par l'amplification de rhétorique qu'il a publiée sousle titre d'É loge de Charles V.

Tout considéré, et puisque le sujet traité par ordre de l'Académie m'a un peu ramené vers ce Charles le Sage et son triste siècle, je pense que l'Académie a fait une chose assez ridicule et assez déplacée en ordonnant l'éloge de ce roi. Quelle sinistre et triste sagesse que la sienne! Quel horrible siècle de meurtres, de crimes et de trahisons! Un roi cacochyme, chef d'une nation barbare et plus détestable qu'une horde de sauvages, doit-il être proposé comme un modèle de sagesse à . une nation polie et éclairée au milieu du xvnr° siècle, tandis que les Trajans et les Antonins sont traités comme des gueux par les cuistres de la Sorbonne? Ma foi, c'est se moquer de nous; et peu s'en faut que je ne trouve l'Académie française digne de partager le gâteau de réputation qui revient à. la Sorbonne de tous les coins de l'Europe. J'ai surtout remarqué avec beaucoup d'édification la manière dont les orateurs concourant pour le prix ont traité l'assassinat du prévôt des marchands Marcel. La plupart en ont fait une action patriotique; les autres n'ont

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