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tion que je ressens entre ce qu'ils fonc & ce que je puis faire , ne fouffre pas que j'aye la moindre pensée de m'égaler à eux.

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Mais en cela , je n'ay rien qui ne me soit commun avec un grand nombre de personnes. Tous ceux qui ont appris par leur propre experience, que quelques efforts qu'ils fassent, ils ne forment que des pensées très-basses & très-foibles ; qu'ils ont beaucoup de peine à s'exprimer ; qu'ils ne s'expriment qu'avec confusion & desordre; que leur memoire ne leur fournit prefque rien; que leur imagination ne conçoit rien vivement; que leur esprit se lafíe & fe brouille dans les moindres difficultez. Ceux, dis-je , qui se fentent en cet état , sont contraints de l'avouer : & ainsi le sentiment de leur foiblesse réprime quelquefois leur orgueil, mais il en reste toûjours en eux qu'ils ne connoissent pas assez; & com, me il n'y a presque personne qui ne croye être quelque chose, l'orgueil général & commun de tous les hommes rentre ici dans ses droits.

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Si nous étions raisonnables, il suffiroit pour abattre entierement notre vanité, & pour nous humilier en toute chofe de considerer combien sont épaisses les tenebres qui nous environnent; & combien notre conscience nous reproche de fautes qui nous devroient remplir de confusion. Il faudroit tenir nos yeux toûjours arrêtez sur nos miseres, sur nos pechez & sur nos foiblesses, afin de les regarder dans la lumiere de Dieu , & de nous en occuper continuellement ; mais quoi. qu'elles soient si manifestes, que nous ne pouvons pas nous empêcher de les reconnoître. Cette vûe nous humiliant & nous mortifiant plus que nous ne voudrions, nous en détournons bien-tôt les yeux , & nous les jettons avec beaucoup de malignité sur le prochain, pour chercher dans sa conduite quelque défaut qui nous donne Lieu de nous préferer à lui. Nous nous portons même à censurer principalement ceux qui incommodent le plus notre orgueil, en ce que leurs talens les élevent beaucoup au-dessus de nous ; & que nous sommes tous de l'humeur de ce bourgeois d'Athènes, qui croyoit avoir droit de condamner Periclés à l'exil, à cause de la peine que lui faisoit la réputation & l'éclat de la vertu d'un si grand homme.

XXI.

Saint Augustin remarque , que tout orgueilleux est envieux & jaloux ; cependant cornme il n'y a rien de G bas, ni de si honteux que ce vice, tout superbe aprehende extrémement d'y paroître sujet ; mais si la vertu des autres nous fait de la peine, c'est une marque certaine que notre ame est atteinte de cette maladie de l'orgueil,& qu'elle paroît encore plus manifestement en nous, lorsqu'étant convaincus par le sentiment & l'experience de nos foiblesses, que nous sommes beaucoup au - dessous de certaines personnes, nous faisons d'autant plus d'effort pour les rabaisser , jusqu'à les traiter en quelque maniere comme s'ils étoient nos ennemis, quoiqu'ils ne nous ayent point fait d'autre mal, que celui d'être plus estimez que nous.

XXII.

Ainsi au lieu que nous supportons facilement les défauts des gens du commun, sans leur en faire de grands reproches ; que nous n'affectons point d'en parler , & que les regardant comme les suites necessaires de la foiblesse humaine , nous en avons compassion; nous montons comme sur une montagne d'orgueil, pour y découvrir quelques taches dans les personnes de réputation; nous les envisageons dans toute leur étendue; nous en examinons. toutes les causes & tous les effets; nous en tirons des consequences à leur defavantage; nous dissimulons tout ce qui serviroit à les excuser ; nous prenons plaisir à les publier & à y donner l'air le plus malin qu'il nous est possible ; & nous nous vengeons ainsi de la peine que leur réputation nous fait.

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DES
DIFFERENS LANGAGES

DES HOMMES.
N voit tout les jours des

personnes, qui vivent
dans une même maison,
suivent les mêmes exer-

cices, & qui d'ailleurs sont à Dieu,& fans interêt,qui ne peuvent pourtant demeurer long-temps ensemble , sans quelque forte de divifion, & sans se faire beaucoup de peine les uns aux autres. Ils ont quitté le monde, & tous les embarras qui pourroient troubler leur repos ; ils n'ont presque qu'une seule chose à faire dans la solitude, qui est de fe supporter mutuellement, & ils ne le peuvent qu'avec de grandes difficultez. On ne sauroit douter qu'ils n'ayent quelque charité, mais elle est encore bien imparfaite , quand elle n'éteint pas dans leur cæur les semences de division, que l'homme ennemi jette par toute la terre , & qui croissert insensiblement avec le bon grain,

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