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pouvait ne point écouter Nérestan; Nérestan seul
lui paraissait coupable. Il ordonne qu'on l'arrête
et qu'on l'enchaîne, et il va à l'heure et à la place
du rendez-vous attendre l'effet de la lettre.
La lettre est rendue à Zaïre : elle la lit en trem-
blant; et après avoir long-temps hésité, elle dit
enfin à l'esclave qu'elle attendra Nérestan, et donne
ordre qu'on l'introduise. L'esclave rend compte
de tout à Orosmane.
Le malheureux soudan tombe dans l'excès d'une
douleur mêlée de fureur et de larmes. Il tire son
poignard, et il pleure. Zaïre vient au rendez-vous
dans l'obscurité de la nuit. Orosmane entend sa
voix, et son poignard lui échappe. Elle approche,
elle appelle Nérestan, et à ce nom Orosmane la
poignarde.
Dans l'instant on lui amène Nérestan enchaîné,
avec Fatime, complice de Zaïre. Orosmane, hors
de lui, s'adresse à Nérestan, en le nommant son
rival. C'est toi qui m'arraches Zaïre, dit-il, regarde-
la avant que de mourir; que ton supplice com-
mence avec le sien : regarde-la, te dis-je. Nérestan
approche de ce corps expirant : Ah ! que vois-je !
ah ! ma sœur ! barbare, qu'as-tu fait ?...... A ce
mot de sœur , Orosmane est comme un homme
qui revient d'un songe funeste ; il connaît son er-
reur ; il voit ce qu'il a perdu : il s'est trop abîmé
dans l'horreur de son état pour se plaindre. Né-
restan et Fatime lui parlent; mais de tout ce qu'ils

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disent il n'entend autre chose sinon qu'il était aimé. Il prononce le nom de Zaïre, il court à elle; on l'arrête : il retombe dans l'engourdissement de son désespoir. Qu'ordonnes-tu de moi ? lui dit Nérestan. Le soudan, après un long silence, fait ôter les fers à Nérestan, le comble de largesses, lui et tous les chrétiens, et se tue auprès de Zaïre. Voilà, monsieur, le plan exact de la conduite de cette tragédie, que j'expose avec toutes ses fautes.Je suis bien loin de m'enorgueillir du succès passager de quelques représentations. Qui ne connaît l'illusion du théâtre? qui ne sait qu'une situation intéressante, mais triviale, une nouveauté brillante et hasardée, la seule voix d'une actrice, suffisent pour tromper quelque temps le public ? Quelle distance immense entre un ouvrage souffert au théâtre et un bon ouvrage ! j'en sens malheureusement toute la différence.Je vois combien il est difficile de réussir au gré des connaisseurs. Je ne suis pas plus indulgent qu'eux pour moimême ; et si j'ose travailler, c'est que mon goût extrême pour cet art l'emporte encore sur la connaissance que j'ai de mon peu de talent.

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Vous êtes Anglais, mon cher ami, et je suis né en France ; mais ceux qui aiment les arts sont tous concitoyens. Les honnêtes gens qui pensent ont à peu près les mêmes principes, et ne composent qu'une république : ainsi il n'est pas plus étrange de voir aujourd'hui une tragédie française dédiée à un Anglais ou à un Italien, que si un citoyen d'É phèse ou d'Athènes avait autrefois adressé son ouvrage à un Grec d'une autre ville. Je vous offre donc cette tragédie comme à mon compatriote dans la littérature, et comme à mon ami intime. Je jouis en même temps du plaisir de pouvoir dire à ma nation de quel œil les négociants sont regardés chez vous, quelle estime on sait avoir en Angleterre pour une profession qui fait lagrandeur de l'Etat, et avec quelle supériorité quelques-uns d'entre vous représentent leur patrie dans leur parlement, et sont au rang des législateurs.

Je sais bien que cette profession est méprisée de nos petits-maîtres ; mais vous savez aussi que nos petits-maîtres et les vôtres sont l'espèce la plus ridicule qui rampe avec orgueil sur la surface de la terre.

Une raison encore qui m'engage à m'entretenir de belles-lettres avec un Anglais plutôt qu'avec un autre, c'est votre heureuse liberté de penser; elle en communique à mon esprit; mes idées se trouvent plus hardies avec vous.

Quiconque avec moi s'entretient
Semble disposer de mon âme :
S'il sent vivement, il m'enflamme ;
Et s'il est fort, il me soutient.
Un courtisan pétri de feinte
Fait dans moi tristement passer
Sa défiance et sa contrainte ;
Mais un esprit libre et sans crainte
M'enhardit et me fait penser :
Mon feu s'échauffe à sa lumière,
Ainsi qu'un jeune peintre, instruit
Sous le Moime et sous Largillière,
De ces maîtres qui l'ont conduit
Se rend la touche familière ;
Il prend, malgré lui, leur manière,
Et compose avec leur esprit.
C'est pourquoi Virgile se fit
Un devoir d'admirer Homère ;
Il le suivit dans sa carrière,
Et son émule il se rendit,
Sans se rendre son plagiaire.

Ne craignez pas qu'en vous envoyant ma pièce

je vous en fasse une longue apologie. Je pourrais vous dire pourquoi je n'ai pas donné à Zaïre une vocâtion plus déterminée au christianisme avant qu'elle reconnût son père, et pourquoi elle cache son secret à son amant, etc. ; mais les esprits sages, qui aiment à rendre justice, verront bien mes raisons sans que je les indique : pour les critiques déterminés, qui sont disposés à ne me pas croire, ce serait peine perdue que de les leur dire.

Je me vanterai avec vous d'avoir fait seulement une pièce assez simple, qualité dont on doit faire cas de toutes façons.

Cette heureuse simplicité
Fut un des plus dignes partages
De la savante antiquité.
Anglais, que cette nouveauté
S'introduise dans vos usages.
Sur votre théâtre infecté
D'horreurs, de gibets, de carnages,
Mettez donc plus de vérité,
Avec de plus nobles images.
Addisson l'a déja tenté ;
C'était le poëte des sages,
Mais il était trop concerté ;
Et, dans son Caton si vanté,
Ses deux filles, en vérité,
Sont d'insipides personnages.
Imitez du grand Addisson
Seulement ce qu'il a de bon ;
Polissez la rude action
De vos Melpomènes sauvages,
Travaillez pour les connaisseurs
De tous les temps, de tous les âges,

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