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lui rendre visite! Deux passions bien differentes l'agitérent tout à la fois. Si l'idée de voir Aftrée , & de pouvoir l'entretenir à la faveur de son déguisement, la transporta de joye; la crainte d'être reconnue, & d'avoir desobéi à fa bergere ne la tourmentoit guere moins. Elle eût mieux aimé mourir, que d'avoir à se reprocher la moindre infidelité, ou la plus legere defobéissance; neantmoins suivant la coutume des vrais amans , elle s'arrêtoit plus aux images flateuses que lui présentoit l'esperance, en sorte que les trois jours lui parurent couler trop lentement au gré de son impatience.

Si Leonide qui sçavoit tous les secrets de son cœur, & qui sembloit n'être destinée qu'à contribuer au bonheur d'autrui, n'eût Aaté les ennuis d'Alexis par la douceur de fes entretiens, combien son attente l'eûtelle fait souffrir davantage ! Mais si le berger avoit fçû l'impatience d'Astrée, & si la bergere n'avoit point ignoré, que c'étoit Celadon même qu'elle verroit , combien ce terme leur eût-il paru plus long! O qu'Amour récompense mal ses plus fideles serviteurs ! Il accorde à ces Amans tout ce qu'ils peuvent desirer ; il fait qu'ils s'aiment d'un amour mutuel ; mais comme s'il envioit aux mortels cette satisfaction , la plus grande que les Dieux mêmes puissent ressentir, il veut qu'ils ignorent ses propres faveurs *

ne leur permet pas d'en jouir. Que pouvoit penser Celadon que sa bergere trop cruelle avoit condamné à un éternel exil, sinon qu'elle ne l'aimoit plus ? D'un autre côté, la bergere qui l'avoit vû se précipiter dans les eaux du Lignon, & qui s'imaginoit avoir vû fon ombre en dormant, ne devoit-elle pas croire que fon berger n'étoit plus , & que nc pouvant supporter la rigucur de son arrêt, il avoit eu recours à la mort ? Elle n'étoit jamais seule que cette idée funeste ne lui revint dans l'esprit, & qu'elle ne temoignât ses regrets par ses soupirs & ses larmes.

Le jour si ardemment souhaité arriva enfin. Lá bergere & la nouvelle druide se le. verent avant le soleil. Celadon conjura l'aurore d'ouvrir promptement les portes du ciel, & de faire briller ce jour fortuné, & si long-temps attenda. Cependant à la premiere clarté il prend les habits d'Alexis, & laisse le nom de Celadon pour celui de la fille d’Adamas; heureux s'il avoit également pû se dépouiller de la passion qui l'engageoit à se déguiser ains! A peine la porte est ouverte, qu'il va seul dans le bocage, d'où l'on découvroit la plaine, & les bords de la delectable riviere du Lignon. Il promene par tout ses regards, mais il les fixe bientôt sur la cabane d'Astrée; alors que de soupirs lui échaperent , lorsqu'il se rappella les jours heureux qu'il avoit passés en ce même lieu,

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quand il lui étoit permis d'être auprès de fa
bergere ! Il repete toutes les réponses favo-
rables qu'il en avoit reçues lorsqu'il la sup-
plioit de lui donner quelque assurance de
son affection, ou qu'il craignoit que la hai-
ne de leurs parens ne prévalût sur ses servi-
ces. Les traverses d’Alcippe & d'Hippolyte,
les contrarietés d'Alcé, la colére de leurs
parens, les longs voyages qu'il avoit faits
malgré lui, les ruses qu'Amour lui avoit en-
seignées , la constance de fa bergere , les
preuves qu'elles lui ayoit données de son
amour, tout s'offre à fa memoire. Puis cons
fiderant ce qui lui étoit arrivé, lorsqu'elle le
bannit de sa présence, & cherchant des yeux
le lieu fatal, où il avoit entendu ce cruel ar-
rêt, le voilà , dit-il, ce lieu funeste à mon
bonheur. Mais, est-il possible, s'écrioit-il
ensuite , qu'à tant d'amourait succedé tant
de haine, à tant de fidelité un sigrand chan,
gement , à une felicité fi parfaite un defal-
tre si complet !

D'un autre côté, Astrée ne vit pas plus tôt
les premiers raions du soleil qu'elle s'habilla
en diligence, & vint trouver ses compagnes
qui dormoient encore tranquillement. Elle
apperçut bien Silvandre couché sur les mar,
ches du terme , au carrefour de Mercure ,
mais elle continua fon chemin , sans lui
parler, afin de joindre plus tôt ses deux amies
qu'elle avoit dessein de hâter. Elle les éveille

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donc , les appelle paresseuses , & pour les faire lever plus promptement, elle leur tire draps & couverture. Les bergeres furent bien plus étonnées de ce que faifoit Astrée , que de se voir nues à ses yeux. Diane furtout lui parut si belle , qu'elle lui dit dans le rz. viffement où elle étoit : » Ah, Diane , fi vous » aviez été la troisiéme dans le temple, fans » doute Celadon vous auroit donné la pom» me, & ce jour n'auroit point vû naître „ notre malheureuse amitié. Astrée, répon» dit la bergere, le moindre de mes soucis „elt celui de la beauté, & rien au monde ne » peut'me la faire desirer. En venant ici, re» partit Astrée, j'ai rencontré un berger qui „aimeroit mieux mourir , que de vous souf„frir ces sentimens ; & fi vous l'aviez vû ,,comme moi renversé sur les marches du „terme , les bras croisés, & les yeux fixés „vers le ciel", vous seriez persuadés que je ne » vous impose point. Vous voulez , dit„elle, parler de Silvandre, mais ignorez„vous que ce qu'il fait, c'est par gageure? „On n'a point l'air si passionné, quand on

feint, replique Astrée, & je ne me connois » point en amour, ou cette passion le suivra » au cercueil : qui aime lentement, ne ceffe plus d'aimer , quand une fois il a commencé. Voilà ce que j'ai craint dès le com„ mencement, répond Diane, & jamais je „ n'aurois consenti à la gageure, li je n'avois

» connu que vous le vouliez ainsi. Je n'igno» rois pas combien ces feintes sont dange» reuses , & quelle est l'importunité des »amans; plus nous leur opposons de resis» tance , plus ils s'obstinent à vouloir en »triompher ; mais je veux aujourd'hui don» ner mon jugement en présence d’Alexis & u de Leonide, auflibien les trois lunes sont » écoulées, & je n'ai differé que parceque je » voulois que la nymphe qui a vû le com» mencement,

yit aussi la fin de cette action. Astrée se tut , pour ne lui pas déplaire; mais Phylis prenant la parole : » Hé quoi, » ma fæur, lui dit-elle, pensez-vous qu'a» lors il ceffe de vous aimer s'il vous aime en w effet? Je pense, répondit Diane, qu'il ne sme tiendra plus le même langage.... Que » vous l'entendez mal, interrompit Phylis , » maintenant vous pouvez feindre que tout » ce qu'il vous dit n'est qu'une suite de notre » gageure, mais quand ce prétexte aura cef» sé, vous serez obligée de prendre serieuse» ment ces mêmes discours. J'en conviens, » reprit Diane , mais s'il me parle autrement » qu'il ne doit, j'espere que je lui aurai bien» tôt imposé silence, & pour toujours. O » ma compagne! dit Phylis en riant, nous » avons vû plus d'une bergere qui avoit formé la même résolution, contrainte enfin

de la changer. Car dites-moi, si après la » premiere défense il continue à vous pars

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