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bien extraordinaire. Cinna paraît; mais ce n'est plus ce Cinna que l'on a vu jusqu'ici furieux de patriotisme et avide du sang d'Auguste; c'est un homme tourmenté des plus vifs remords, se condamnant lui-même, et ne pouvant, malgré tout son amour pour Emilie, se résoudre à une action qu'il regarde à présent comme un crime abominable, et qui tout à l'heure lui paraissait la plus belle et la plus glorieuse qui pût immortaliser un Romain. Qui donc l'a pu changer à ce point? Que s'est-il passé qui puisse tout à coup le rendre si différent de lui-même ? Les remords sont dans la nature, sans doute; mais c'est lorsqu'on se résoud à une action que l'on regarde soi-même comme un crime, et Cinna nous a parlé jusqu'ici de son entreprise comme d'un acte de vertu. Ecoutons-le maintenant.

Je sens au fond du cœur mille remords cuisans a
Qui rendent à mes yeux tous ses bienfaits présens.
Cette faveur si pleine et si mal reconnue,
Par un mortel reproche à tout moment me tue.
Il me semble surtout incessamment le voir
Déposer en mes mains son absolu pouvoir ,
Ecouter mes avis, m'applaudir ., et me'dire:
« Cinna, par vos conseils je retiendrai l'Empire;

» Mais je le retiendrai pour vous en faire part

Et je puis en son sein enfoncer le poignard 1

Quel est l'homme qui dans le fond du cœur ne lui réponde pas aussitôt : « Puisque vous êtes susceptible d'un attendrissement si naturel, comment n'avez-vous pas ressenti ces émotions dans le moment où Auguste venait d'avoir avec vous cette effusion de cœur si touchante? Comment, loin d'être attendri , avez-vous paru plus endurci que jamais dans votre haine pour lui et dans la résolution de lui arracher la vie? Je vous ai cru un Romain forcené, et ce n'est que sous ce rapport que votre conduite me paraissait concevable; mais puisque vous êtes capable d'être ému à ce point, c'est alors que vous deviez l'être, ou la nature n'est pas en vous ce qu'elle est dans les autres hommes.

Ce n'est pas tout: on pourrait croire que ce mouvement, quoiqu'inattendu et déplacé, n'est au moins que passager ; mais non, c'est désormais le sentiment qui domine dans Cinna. Sa maniere de voir est changée en tour ; ce n'est pas une faiblesse involontaire qu'il se reproche, c'est le cri de sa conscience, qu'il n'est plus en lui de repousser. Auguste n'est plus à ses yeux un monstre abominable; il ose le justifier, l'exalter en présence même d'Emilie , qui persiste à demander sa mort. La conspiration lui paraît désormais un attentat odieux et inexcusable \ il ne balancerait pas à renoncer à $es desseins s'il n'était encore retenu par son amour

pour Emilie, et quand à force de reproches elle est parvenue à recouvrer tout son empire sur lui, ce n'est qu'avec le désespoir dans l'ame qu'il se détermine à lui obéir \ c'est en lui annonçant que sa propre mort suivra celle d'Auguste.

Vous le voulez, j'y cours; ma parole est donnée ,
Mais ma main aussitôt contre mon sein tournée 3
Aux mânes d'un tel prince immolant votre amant,
A mon crime forcé joindra mon châtiment;
Et par cette action dans l'autre confondue3
Recouvrera ma gloire aussitôt que perdue.
Adieu.

Où sommes-nous? Un tel prince! mon crime! ma gloire perdue! Pour faire sentir combien ce contraste inconcevable doit renverser toutes les idées que le poète avait imprimées dans l'esprit des spectateurs, opposons quelques morceaux des premiers actes à ceux qui les contredisent d'une maniere si formelle dans les suivans.

Plût aux dieux que vous-même eussiez vu de quel zele
Cette troupe entreprend une action si belle .'....

S'il est pour me trahir des esprits assez bas,
Ma vertu pour le moins ne me trahira pas:
Vous la verrez brillante au bord des précipices,
Se couronner de gloire en bravant les supplices.

C'est ainsi que Cinna parlait à Emilie dans le preinier acte. Au deuxieme il disait à Maxime, après la scene avec Auguste:

Octave aura donc vu ses fureurs assouvies,

Pille jusqu'au* autels , sacrifié nos vies, Rempli les champs d'horreur, comblé Rome de morts,

Et sera quitte après pour l'effet d'un remords?

Maxime lui objectant en vain l'offre que venait de faire Auguste de rendre la liberté à Rome, que répondit-il?

Ce ne peut être un bien qu'elle daigne estimer.
Quand il vient d'une main lasse de l'opprimer.
Elle a le cœur trop bon pour se voir avec joie
Le rebut du tyran dont elle fut la proie.

Assurément il ne s'est rien passé de nouveau depuis qu'il s'exprimait ainsi. Que dit-il actuellement?

O coup! ô trahison trop indigne d'un homme!
Dure, dure à jamais l'esclavage de Rome,
Périsse mon amour, périsse mon espoir,
Plutôt que de ma main parte un crime si noir.

An premier acte il disait:

Ainsi d'un coup mortel la victime frappée
Fera voir si je suis du sang du grand Pompée.

Au troisieme il dit:

Les douceurs de l'amour, celles de la vengeance,
La gloiie dJ'affranchir le lieu de ma naissance,

N'ont point assez d'appas pour flatter ma raison ,

S'il les faut acheter par une trahison ,

S'il faut percer le flanc A'un prince magnanime,

Qui du peu que je suis fait une telle estime. s

Du peu que je suis! Le sang du grand Pompée!
Comment accorder ensemble des idées si dispa-
rates?
Il avait dit, en parlant d'Octave:

Quand le ciel par nos mains à le punir s'apprête , Un lâche repentir garantira ta tête!

/ Et dans l'acte -suivant il dit:

Le ciel a trop fait voir, en de tels attentats.
Qu'il hait les assassins et punit les ingrats.

Que croire? Voilà le ciel qui veut punir Octave: voilà le ciel qui le défend et qui le vengera! Et qu'on ne dise pas que le remords et les combats qu'il éprouve, quoique venant trop tard pour être vraisemblables, l'autorisent cependant à varier à ce point dans ses pensées et dans ses sentimens. Non , quand même ce repentir serait à sa place, quand même la confiance et les bienfaits d'Auguste auraient fait sur lui leur impression au moment où ils devaient la faire, il ne peut raisonnablement rien dire de ce qu'il dit ici. Les choses en ellesmêmes n'ont pas pris une autre nature depuis qu'Au

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