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guste lui a confié le dessein d'abdiquer et lui a donné Emilie. Si c'était auparavant une belle chose de tuer un tyran et d'affranchir Rome, comme il le disait, rien n'est changé: Octave est encore un tyran et Rome est encore esclave. Que devait-il donc dire? « Il est beau, il est glorieux de délivrer » sa patrie d'un tyran; c'est la vertu d'un Romain; » mais ce qu'Auguste a fait pour moi m'ôte la » force d'exercer une vertu si cruelle. » Voilà ce que pourrait dire un homme que l'on n'aurait pas annoncé comme un Brutus. Mais appeler la même action , tantôt un effort de magnanimité , tantôt une lâche trahison, refuser jusqu'à la liberté quand il faut la tenir d'un tyran, et dire ensuite en propres termes que c'est être esclave avec honneur que de l'être d'Octave, et rassembler dans un même personnage un tissu continuel de contradictions si choquantes, c'est violer trop ouvertement l'unité de caractere, ce précepte qu'Aristote, Horace et Despréaux ont puisé dans la nature et dans la droite raison.

Strvetar ad imum Qualis ab incepto processerit tt sibi contest. Qu'en tout avec lui-même il se montre d'accord, Et qu'il soit à la fin tel qu'on l'a vu d'abord.

Il faut se figurer que le spectateur dit au personnage qu'il voit sur le théâtre: Qui êtes-vous et que voulez-vous? Je ne puis prendre de vos actions que l'idée que vous m'en donnez vousjnême \ car à cette idée est attaché l'intérêt que je puis éprouver. Voyons donc de quoi il s'agit. Auguste est-il un tyran qu'il faut punir, et ceux qui le tueront seront-ils de bons citoyens, vengeurs de la patrie? Vous, Cinna , êtes - vous ce citoyen? êtes-vous ce vengeur ? est-ce là votre opinion ? est-ce là votre caractere ? Je le veux bien. Ce parti est très-plausible, je m'y range, et sous ce point de vue je m'intéresse à ce que vous allez faire. Mais si au bout de deux actes vous devenez tout à coup un autre homme, s'il faut blâmer ce que j'approuvais et aimer ce que je haïssais, je ne peux plus vous suivre ; et comment m'intéresser à ce que vous pouvez vouloir, quand vous-même ne le savez pas?

Il est inutile d'avertir que ce principe n'est pas applicable, quand il s'agit des passions violentes, telles que l'amour et la jalousie, qui sont faites pour bouleverser l'ame et la porter sans cesse d'un mouvement à un autre. Non-seulement alors l'unité de caractere n'est point violée , mais cette violation même est de l'essence du caractere établi, et quand le spectateur nous a dit: Je sais que vous aimez avec fureur, je sais que vous êtes jaloux avec rage, il s'attend à tout ce que peuvent faire la jalousie et l'amour. Mais ce n'est pas ici le cas : ce n'est point l'amour qui change les dispositions de Cinna à l'égard d'Auguste : au contraire, cet amour a si peu de pouvoir sur lui, qu'il ne veut point d'Emilie si elle lui est donnée par Auguste, et qu'ensuite elle peut à peine obtenir de lui de ne pas renoncer à la conspiration. Il a donc toute sa raison : l'amour ne lui a point renversé la tête, et ses contradictions n'ont point d'excuse. Je n'aurais pas même songé à prévenir cette objection si improbable, s'il n'était pas très-commun d'élever sur les choses les plus \claires, des difficultés entiérement étrangeres à la question.

Concluons que le rôle de Cinna est essentiellement vicieux, en ce qu'il manque à la fois, et d'unité de caractere et de vraisemblance morale. Ajoutons maintenant qu'il manque aussi de cette noblesse soutenue, convenable à un personnage principal qui ne doit rien dire ni rien faire d'avilissant. Or, actuellement que nous avons appris, en voyant ce qu'il est au troisieme acte, que ce n'est rien moins qu'un républicain féroce, et que ce n'était pas la soif du sang d'Auguste qui l'engageait à parler contre son sentiment, l'excès de dissimulation où il s'est porté, peut-il ne pas l'avilir aux yeux du spectateur? N'a-t-il pas fait le rôle d'un malhonnête-homme , quand il s'est jeté aux genoux d'Auguste pour le déterminer à garder l'Empire ? Et qui l'obligeait à tant d'hypocrisie? On n'en conçoit pas la raison, et il paraissait bien plus simple de laisser cette bassesse hypocrite à Maxime, qui n'est dans la piece qu'un personnage entiérement sacrifié.

Nous avons vu déjà combien son amour était froid: sa conduite dans le quatrieme acte est quelque chose de bien pis. Il fait révéler la conspiration à l'empereur par l'esclave Euphorbe, qui dit en même tems à Auguste que Maxime s'est tué de désespoir, et cependant ce même Maxime vient chez Emilie lui dire que tout est découvert, que Cinna est mandé au palais 5 qu'elle va être arrêtée par l'ordre d'Auguste ; mais que celui qui est chargé de cet ordre se trouve heureusement être un des conjurés ; que cet homme attend Emilie dans la maison de Maxime, et que tous trois ils peuvent prendre la fuite. Emilie répond avec la fermeté qui lui convient, qu'elle suivra en tout le sort de Cinna. Là-dessus il répond que c'est un autre Cinna quelle doit regarder en lui; que le ciel lui rend l'amant quelle a perdu; que des mêmes ardeurs dont il fut embrasée.... Elle l'interrompt fort à

propos.

Maxime , en voilà trop pour un homme avisé.

Elle n'a que trop raison. A-t-il pu croire qu'elle donnât dans un piége si grossier? et jamais déclaration d'amour fût-elle plus déplacée? Voltaire remarque qu'elle est comique, et quelle acheve de rendre le rôle de Maxime insupportable. On est forcé d'en convenir: ce rôle est indigne de la tragédie. Malheureusement ces défauts dans les caracteres^ les invraisemblances de l'un et le ridicule de l'autre achevent aussi de détruire l'intérêt de l'action, dont les ressorts ne sont plus tragiques. La trahison de Maxime, qui n'est motivée que par un amour de comédie dont personne ne peut se soucier, est un incident par lui-même très-considérable dans la piece, puisqu'il change la situation de tous les personnages \ mais il est amené par de trop petits moyens. Ses propositions à Emilie révoltent par leur mal-adresse. Cinna, qui a perdu toute cette grandeur qu'il avait au premier acte, et qui s'appelle lui-même un lâche et un parricide, ne peut plus nous attacher à une conspiration qu'il condamne. Que reste-t-il donc pour soutenir la piece jusqu'au cinquieme acte? Le seul intérêt de curiosité:

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