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supérieur par le talent et par les lumieres, se juge aussi bien et même mieux que qui que ce soit. J'en citerai des preuves bien frappantes quand je parlerai de Voltaire. Aujourd'hui , tout ce que je demande , c'est qu'on pardonne à Racine d'avoir eu raison de se fâcher quand ses juges avaient tort de le condamner.

Le public revint bientôt de sa méprise \ Britanmeus resta en possession du théâtre, et Racine, dans l'édition de ses Œuvres réunies 3 supprima cette premiere préface : on pardonne aisément l'injustice quand elle est réparée. Il ne l'avait pourtant pas oubliée : on s'en aperçoit à la maniere dont il s'exprime sur le sort de cette tragédie. « Voici celle de mes pieces que je puis dire que » j'ai le plus travaillée \ cependant j'avoue que le » succès ne, répondit pas d'abord à mes espérances. » A peine elle parut sur le théâtre, qu'il s'éleva » quantité de critiques qui semblaient la devoir » détruire. Je crus même que sa destinée serait à » l'avenir moins heureuse que celle de mes autres » tragédies; mais enfin il est arrivé à cette piece » ce qui arrivera toujours à des ouvrages qui au» ront quelque bonté: les critiques se sont éva» nouies, la piece est demeurée. C'est maintenant » celle des miennes que la cour et la ville revoient v le plus volontiers; et si j'ai fait quelque chose » de solide et qui mérite quelque louange , la » plupart des connaisseurs demeurent d'accord que » c'est ce même Britannicus. » Voltaire ne semble pas s'éloigner de cet avi.s. II a dit quelque part: Britannicus est la piece des connaisseurs. Cependant il lui préférait Athalie pour le mérite de la création et la sublimité du style, et Andromaque et Iphige'nie pour l'effet théâtral. Mais, dira-t-on, si cet effet est le premier objet de l'art, comment se peut-il qu'il y ait quelque chose que les connaisseurs préferent? Je réponds : Rien, sans contredit, lorsqu'à cet effet se joignent les autres sortes de beautés que ce même art comporte, comme dans Iphigénie et Andromaque. Mais ces connaisseurs distinguent dans un ouvrage ce que la nature du sujet donnait à l'auteur, et ce qu'il n'a pu devoir qu'à lui-même. Nous avons des pieces qui sur la scene font verser beaucoup de larmes, et qui pourtant n'ont pu valoir à leurs auteurs une grande réputation , par exemple, Ariane et Inès. Pourquoi? C'est qu'avec de l'intérêt elles manquent de beaucoup d'autres qualités qui constituent la perfection dramatique; et la faiblesse des autres productions de ces mêmes auteurs a fait voir qu'un homme d'un talent médiocre, en traitant certaines situations plus aisées à manier que d'autres et plus faci lement intéressantes, pouvait obtenir du succès, au lieu qu'il est d'autres sujets où l'auteur ne peut se soutenir que par une extrême habileté dans toutes les parties de l'art et par des beautés qui n'appartiennent qu'au grand talent; et de ce genre est Britannicus.

Ce qui peut émouvoir la pitié dans cette piece, c'est l'amour mutuel de Britannicus et de Junie, et la mort du jeune prince; mais l'amour est ici bien moins tragique et d'un effet bien moins grand que dans Andromaque. Cependant l'union des deui amans est traversée par la jalousie de Néron ; la vie du prince est menacée dès que le caractere du tyran se développe, et sa mort est la catastrophe qui termine la piece. D'où vient donc que l'amour y produit des impressions bien moins vives que dans Andromaqut? Il faut en chercher la raison, et nous verrons que l'étude de la tragédie est en même tems celle du cœur. Je crois avoir remarqué qu'au théâtre l'amour combattu par des obstacles étrangers, quelqu'intéressant qu'il soit alors, ne l'est jamais autant que par les tourmens qui naissent de l'amour même ; et comparant ensuite le théâtre à la nature dont il est l'image, j'ai vu que ce rapport était exact, et que les plus grands maux de l'amour n'étaient pas ordinairement ceux qui lui viennent d'ailleurs, mais ceux qu'il se tait â lui-même, Rie» n'est à craindre pour les amans, aurant que leur propre cœur. Les difficultés,les dangers, l'absence, la séparation, rien n'approche du supplice de la jalousie, du soupçon de l'infidélité, de l'horreur d'une trahison. J'aurai occasion d'appliquer et de développer ce principe quand il s'agira d'examiner pourquoi Zaïre et Tancrede sont les deux pieces où l'amour est le plus déchirant , et Fait couler les larmes les plus abondantes et les plus amereS.

Junie et Britannicus sont deux très-jeunes personnes qui s'aiment avec toute la bonne foi, toute la candeur de leur âge. La peinture de leur amour ne peut offrir que des teintes douces : leur passion est ingénue comme leur caractere: ils sont sûrs l'un de l'autre, et si l'artifice de Néron cause à Britannicus un moment d'inquiétude, elle ne peut le porter à rien de Funeste, et un moment après il est rassuré. Cet amour n'a donc pas de quoi prendre un très-grand empire sur l'ame des spectateurs , dont on ne peut s'emparer entiérement que par des secousses fortes et multipliées. Aussi la mort de Britannicus, racontée au cinquieme acte en présence de Junie, produit plus d'horreur pout Néron, que de compassion pour elle: son amout n'a pas occupé assez de place dans la piece, pour que la catastrophe fasse une impression bien vive. Le caractere doux et faible de Junie ne fait rien craindre de sinistre, et le parti qu'elle prend de se mettre au nombre des vestales, quoiqu'assez con~ formes aux mœurs et aux convenances, n'est pas un dénoûment très-tragique. Ce cinquieme acte est donc la partie faible de l'ouvrage, et c'est ce qui donna le plus de prise aux ennemis de Racine; mais ils fermaient les yeux sur les beautés des quatre premiers, et ces beautés sont telles , que depuis un siecle elles semblent chaque jour plus senties et excitent plus d'admiration. Les ennemis de l'auteur, pour se consoler du succès à'Andromaque 3 avaient dit qu'il savait en effet traiter l'amour, mais que c'était là tout son talent; que d'ailleurs il ne saurait jamais dessiner des caracteres avec la vigueur de Corneille, ni traiter comme lui la politique des cours. Telle est la marche constante des préjugés : l'on se venge du talent qu'on ne peut refuser à un écrivain, en lui refusant par avance celui qu'il n'a pas encore essayé. Burrhus, Agrippine, Narcisse et surtout Néron étaient une terrible réponse à ces privations injustes; mais cette terrible réponse ne fut pas d'abord entendue. Le mérite d'une piece qui réunissait l'art de Tacite et celui de Virgile, échappa au plus grand nombrç

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