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pourrait être noble si jusqu'ici et dans tout le cours de la piece, comme on le verra, il ne trompait continuellement la sultane et le visir. Il ne s'agit donc que de tromper plus ou moins: ce n'est pas la peine de faire tant de bruit. Puisqu'il veut bien laisser croire à Roxane qu'il l'aime, qu'importe de lui laisser croire qu'il l'épousera? Il n'y a pas plus de mal à l'un qu'à l'autre. Mais écoutons Acomat.

Ne rougissez point. Le sang des Ottomans
Ne doit point en esclave obéir aux sermens.
Consultez ces héros que le droit de la guerre
Mena victorieux jusqu'au bout de la Terre;
Libres dans leur victoire et maîtres de leur foi,
L'intérêt de l'Etat fut leur unique loi,
Et d'un trône si saint la moitié n'est fondée
Que sur la foi promise et rarement gardée.
Je m'emporte, seigneur.

Voilà parler en vrai Turc; et ce correctif si bien placé, je m'emporte 3 seigneur 3 avertit que c'est à regret qu'il est forcé de dire devant un prince ottoman de semblables vérités. En effet, la bonne foi dut toujours être comptée pour peu de chose dans un gouvernement où tout est fondé sur la force: c'est une suite inévitable du despotisme, attestée par toute l'histoire des Turcs. Cela n'empêcherait pas, il est vrai, qu'il ne fut possible d'établir un personnage d'un caractere opposé à ces maximes; il se peut qu'une grande ame s'éleve au dessus des préjugés de son pays; mais d'abord il faudrait que ce personnage fût décidément héroïque , et Bajazet ne l'est pas ; il faudrait qu'il fût incapable de tromper en quoi que ce soit, et Bajazet trompe Roxane et Acomat. Il faudrait enfin qu'il fût question d'une de ces choses qui sont partout déshonorantes, comme la violation de la foi publique , un assassinat, une trahison. Mais, dira-t-on, n'en est-ce pas une très-coupable, que de faire une promesse de mariage qu'on ne veut pas tenir? Oui, dans les pays où les femmes sont libres , respectées, et jouissent de tous leurs droits naturels; mais chez une nation où elles sont esclaves , dans le serrail où elles le sont plus que partout ailleurs, mais aux yeux d'un prince ottoman! C'est ici qu'il fallait appliquer cette grande regle de la convenance des mœurs et de la proportion des objets; voir d'un côté Bajazet placé entre l'Empire qu'on lui offre et la mort qui le menace; et de l'autre, le scrupule de faire à Roxane, dont il-dépend et qu'il trompe, une tromperie de plus. Je le demande : où est la proportion ? Comment se persuader qu'un prince ottoman, élevé dans le serrail, plutôt que de faire une fausse promesse de mariage, consente à perdre l'Empire, la vie ,

Acomat et tous ses amis? Cette supposition n'est pas admissible. Et qu'est - ce encore que cette femme qu'il craint d'abuser? Qu"est-elle à ses yeux?

II n'y a qu'à l'entendre lui-même.

Une esclave attachée à ses seuls intérêts,

Qui présente à mes yeux les supplices tout prêts,

Qui m'offre son hymen ou la mort infaillible.

Tout ce qu'il dit est la condamnation de sa conduite.

Cependant le poëte fait dire au visir, qui ne peut rien obtenir du prince:

O courage héroïque! ô trop constante foi
Que, même en périssant j'admire malgré moi!

C'est uniquement dans le dessein de relever Bajazet aux yeux du spectateur, que Racine met dans la bouche d'Acomat ces paroles, les seules qui ne soient pas dans son caractere. Il est évident qu'il devait dire: Un prince qui, dans la situation où nous sommes y a des scrupules si étranges et si déplacés , n'est pas fait pour régner y et ne mérite guere qu'on se perde pour lui.

Cependant Atalide, effrayée du péril, obtient de son amant qu'il appaisera la sultane, qu'il prendra r lus de soin de lui plaire * et que ses soupirs daïgneront lui faire pressentir qu'un jour il fera tout ce qu'elle souhaite. Roxane , toujours facile à abuser, se rend à ces marques de retour et de soumission. Tout est réparé. Elle fait rentrer le visir, et lui donne des ordres pour préparer la révolution. 11 vient plein de joie informer Atalide de cet heureux changement. Qu'arrive-t-il? Elle croit voir dans le récit d'Acomat, que Bajazet a parlé un peu trop tendrement à la sultane; la jalousie s'éveille et amene une scene de reproches. Bajazet ne peut les supporter, et quand Roxane vient le chercher pour le faire couronner, il lui fait une réponse glacée; et au lieu de la suivre, il la quitte, en lui disant qu'il va attendre les effets de ses bontés. J'ai entendu dire souvent que ces inconséquences d'Atalide étaient dans la nature: oui, mais cette nature est ici très-déplacée, et l'objet des beauxarts est de choisir et de placer convenablement l'imitation de la nature. Je vois ici d'un côté des inquiétudes amoureuses, des rafinemens de tendresse qui pourraient amener une scene d'explication dans une comédie, et de l'autre les poignards , le cordon et les muets. La disparate est trop forte, et il ne faut pas se perdre pour si peu de chose. Bajazet n'aurait pas été moins amoureux , et eût paru beaucoup plus raisonnable s'il eût dit à sa maîtresse: Madame, je suis fort tauché de vos craintes, mais je le suis encore plus de vos dangers. Vous êtes perdue, ainsi que moi , si Roxane découvre notre intelligence. Encore un moment, et je suis empereur, et j'aurai alors tout le tems de vous prouver que je suis fidele. Cela dit en vers tels que Racine savait les faire, eût été, ce me semble, plus convenable à la situation , et n'empêchait pas que l'intrigue d'Atalide et de Bajazet ne pût être découverte un moment après.

Il me paraît que dans cette piece, Racine s'est trop laissé aller au plaisir de peindre les délicatesses de l'amour qu'il entendait si bien, et ces petites choses qui tiennent une si grande place dans le cœur des amans. Elles étaient parfaitement bien placées dans Bérénice., où il ne s'agit que d'une séparation; mais il a oublié qu'elles ne l'étaient pas dans un sujet d'une toute autre importance , et dans une piece où tous les personnages périssent, excepté Acomat. Ce n'est pas par des idylles qu'il faut amener des meurtres, et l'on ne peut nier qu'en général les discours de Bajazet et d'Atalide ne soient plus faits pour l'idylle que pour la tragédie. Mais, je le répete , celle-ci est la seule de Racine, où l'amour ait un langage au dessous de la dignité du genre, et la seule dont le plan soit vicieux.

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