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comme le bienfaiteur des sciences auxquelles il consacra son tems et sa fortune, l'autre, nommé par les savans le législateur de l'astronomie et le digne précurseur de Newton , dédommagerent leur patrie de ce qui lui manquait dans les arts d'agrément. L'Angleterre , destinée à devenir bientôt la législatrice du Monde dans les sciences exactes et dans la saine métaphysique, pouvait dès-lors opposer à tous les grands-hommes que j'ai nommés, le chancelier Bacon, l'un de ces esprits hardis et indépendans, qui doivent tout à l'étude approfondie de leurs propres idées et à l'habitude de considérer les objets, comme si personne ne les avait considérés auparavant. Il remplit toute l'étendue du titre qu'il osa donner, d'après la conscience de son génie, à ce livre immortel (1), qui apprit à la philosophie à ne plus faire un pas sans s'appuyer sur le bâton de l'expérience; et c'est en suivant ses leçons, que

(i) Novum scientiarum organum.

la physique est devenue tout ce qu'elle pouvait et devait être, la science des faits, le seule permise à l'homme, si long-tems condamnée par son orgueil à déraisonner sur les causes, faute de reconnaître qu'il était condamné par sa nature à les ignorer. La France ( il a fallu finir par elle : elle est venue tard dans tous les genres; mais elle a passé, dans plusieurs, les nations qui l'avaient précédée ); la France était alors bien loin de pouvoir balancer tant de gloire. Descartes n'était pas né. La langue n'avait ni pureté ni correction. Ce qu'elle avait produit de meilleur en vers et en prose n'avait pu servir qu'à ses progrès, encore lents et bornés, sans donner à notre littérature cet éclat qui ne se répand au dehors que quand une langue est à peu près fixée. L'historien de Thou pouvait être réclamé par les Latins, dont il avait emprunté la langue et imité l'élégance, le goût et le jugement. Le théâtre français, devenu depuis le premier du Monde, n'existait pas. Amyot en prose et Marot en poésie se distinguaient surtout par un caractere de naïveté, qui est encore senti aujourd'hui parmi nous; mais la noblesse et la régularité d'une diction soutenue, et les convenances du style proportionné au sujet,étaient des mérites ignorés. La scene, le barreau, la chaire n'avaient qu'un même ton, également indigne de tous trois. Les malheureux efforts de Ronsard pour transporter dans le français les procédés du grec et du latin, prouverent qu'inutilement rempli du génie des anciennes langues, il n'était pas en état de saisir celui qui était propre à la sienne. Deux hommes seuls, mais sous des rapports aussi éloignés que les degrés de leur mérite, peuvent attirer l'attention: ce sont Rabelais et Montaigne. Le premier était aussi naturellement gai que le second naturellement raisonnable; mais l'un abusa presque toujours de sa gaieté, jusqu'à la plus basse bouffonnerie; l'autre laissa quelquefois aller la paresse de sa raison jusqu'à l'excès du scepticisme. Rabelais, à qui Lafontaine trouvait tant d'esprit, et qui réellement en/avait, ne l'exerça que dans le genre le plus facile, celui de la satyre allégorique, habillée en grotesque. Il voulut se moquer de tous ses contemporains, des rois, des grands, des prêtres,des magistrats, des religieux et de la religion; pour jouer impunément ce rôle, toujours un peu dangereux, il prit celui de ces fous de cour à qui l'on permettait tout, parce qu'ils faisaient rire , et qui disaient quelquefois la vérité sans danger, parce qu'ils la disaient sans conséquence. A l'égard de son talent, on en a dit trop et trop peu. Ceux que rebutait son langage bizarre et obscur, ont laissé là Rabelais comme un insensé: ceux qui ont travaillé à le déchiffrer, ont exalté son mérite, en raison de ce qu'il leur avait coûté à entendre. Au fond, il a, parmi beaucoup de fatras et d'ordures, des traits et même des morceaux pleins d'une verve satyrique, originale et piquante; et après tout, on ne saurait croire qu'un auteur que Lafontaine lisait sans cesse et dont il a souvent profité , n'ait été qu'un fou vulgaire.

Montaigne était sans doute un esprit d'une trempe fort supérieure. Ses connaissances étaient plus étendues et mieux digérées que celles de Rabelais : aussi se proposa-t-il un objet bien plus relevé et plus difficile à atteindre. Ce ne fut pas la satyre des vices et des abus de son tems, attaqués déjà de tous côtés; ce fut l'homme tout entier et tel qu'il est partout, qu'il voulut examiner en s'examinant lui-même. Il avait voyagé et beaucoup lu; mais il fondit son érudition dans sa philosophie. Après avoir écouté les Anciens et les Modernes, il se demanda ce qu'il en pensait. L'entretien fut assez long, et il y avait en effet de quoi parler long-tems. Avouons d'abord les défauts : c'est par-là qu'il faut commencer avec les gens qu'on aime, afin de les louer ensuite plus à son aise. Sa diction est incorrecte, même pour le tems, quoiqu'il ait donné à la langue des expressions et des tournures qu'elle a gardées

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