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ne vient que de la diverse maniére dont notre mouvement nous les fait rencontrer, & qu'au fond clles sont toutes très-reglées. Je coníens qu'elles le soient, dit la Marquise, mais je voudrois bien que leur regularité coûtất moins à la Terre, on ne l'a guére ménagée, & pour une grosse masse aufli pesante qu'elle est, on lui demande bien de l'agilité. Mais, lui répondis-je, aimcricz-vous mieux que le Soleil, & tous les autres Aftres, qui font de très-grands Corps, fiflent cn vingt-quatre heures autour de la Terre un tour immense, que les Etoiles Fixes qui seroient dans le plus grand Cercle, parcourussent en un jour plus de vingt-sept mille fix cens soixante fois deux cens millions de lieues? Car il faut que tout cela arrive, si la Terre netourne sur elle-meme en vingt-quatre heures. En vérité, il est bien plus raisonnable qu'elle fasse ce tour, qui n'est tout au plus que de neuf mille lieuës. Vous voyez bien que neuf mille lieuës en comparaison de l'horrible nombre que je viens de vous dire , ne font qu'une bagatelle.

Oh! repliqua la Marquise, le Soleil & les Aftres sont tout de feu, le mouvement ne leur coûte rien; mais la Terre ne paroît guére portative. Et croiriez-vous, reprisje, li vous n'en aviez l'expérience, que ce fût quelque chose de bien pcrtatif, qu'un gros Navire monté de cent cinquante pieces de Canon, chargé de plus de trois mille hommes, & d'une très-grande quantité de Marchandises ? Cependant il ne faut qu'un petit foufle de vent pour le faire aller sur l'eau, parce que l'eau est liquide, & que se laiffant diviser avec facilité, elle resiste peu au mou

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rement du Navire, ou s'il est au milieu d'une Riviére, il fuivra fans peine le fil de l'eau , parce qu'il n'y a rien qui le retienne. Ainsi la terre, toute mallive qu'elle est, est aisément portée au milieu de la matiére celeste, qui est infiniment plus fluide que l'eau, & qui remplit tout ce grand espace où nagent les Planètes. Et où faudroit-il que la Terre fût cramponnée pour resister au mouvement de cette matiére celeste, & ne s'y pas laisser emporter ? C'est comme fi une petite boule de bois pouvoit ne pas suivre le courant d'une Riviére.

Mais, repliqua-t-elle encore, comment la Terre avec tout son poids se soûtient-elle sur votre matiére celeste, qui doit être bien légére, puis qu'elle est si fluide? Ce n'est pas à dire, répondis-je, que ce qui est fluide, en soit plus leger. Que dites-vous de notre gros Vaisseau , qui avec tout son poids est plus leger que l'eau, puis qu'il y surnage? je ne veux plus vous dire rien, dit-elle comme en colére, tant que vous aurez le gros Vaisseau. Mais m'assurez-vous bien qu'il n'y ait rien à craindre sur une pirouette aussi légére que vous me faites la Terre? Et . bien lui repondis-je, faisons porter la Terre par quatre Elephans, comme font les Indiens. Voici bien un autre Systême; s'écria-t-elle. Du moins j'aime ces Gens-là, d'avoir pourvû à leur seureté, & fait de bons fondemens, au lieu que nous autres Coperniciens, nous sommes assez inconsiderez pour vouloir bien nager à l'avanture dans cette matiére celeste. Je gage que si lesIndiens sçavoient que la Terre fût le moins du inonde : en peril de fe mouvoir, ils doubleroient les Elephans, .

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Cela le mériteroit bien, repris-je, en riant de fa pensée, il ne faut point s'épargner les Elephans pour dormir en aflurance; & fi vous en avez besoin pour cette nuit, nous en mettrons dans notre Systême autant qu'il vous plaira , enfuite nous les retrancherons peu

à
peu ,

à inesure que vous vous ratlurerez. Serieusement, reprit-elle, je ne croi pas dès à present qu'ils me foient fort nécessaires, & je me sens allez de courage pour oler tourner. Vous irez encore plus loin, repliquai-je, vous tournerez avec plaisir, & vous vous ferez sur ce Sistêine des idées réjouislantes. Quelquefois, par exemple, je me figure que je suis suspendu en l'air, & que j'y denieure sans inouvement pendant que la Terre tourne sous moi en vingt-quatre heures. Je vois passer sous mes yeux tous ces visages differens, les uns blancs, les autres noirs, les autres bazancz, les autres olivâtres. D'abord ce sont des Chapeaux , & puis des Turbans, & puis des Têtes cheveluës, & puis des Têtes rases; tantôt des Villes à clochers, tantôt des Villes à longuës aiguilles qui ont des Croillans, tantôt des Villes à Tours de Porcelaine, tantôt de grands Pays qui n'ont que des Cabanes: ici de vattes Mers; là des Defers épouventables; enfin toute cette variété infinic qui est sur la surface de la Terre.

En vérité, dit-elle, tort cela mériteroit bien que l'on donnat vingt-quatre heures de son temps

le voir. Ainsi donc dans le même licu où nous sommes à present, je ne dis pas dans ce Parc, mais dans ce même lieu, à le prendre dans l'air, il y passe continuellement d'autres Pcuples qui prennent notre place; & au bout de vingt-quatre heures nous y revenons. Coa

Copernic , lui répondis-je, ne le comprendroit pas micux. D'abord il passera par ici des Anglois qui raisonneront peut-être de quelque deflein de Politique avec moins de gayeté que nous ne raisonnons de notre Philofophie; enfuite viendra une grande Mer, & il le pourra trouver en ce lieu-là quelque Vailleau qui n'y sera pas fi à son aise que nous. Après cela paroîtront des Iroquois, qui mangeront tout vif quelque prisonnier de guerre, qui fera 1emblant de ne s'en pas soucier; des l'emmes de la Terre de Jello, qui n'einployeront tout leur temps qu'à préparer le Repas de leurs Maris, & à te peindre de bleu les lévres & les sourcils pour plaire aux plus vilains hommes du monde; des Tartares qui iront fort devotement en Pelerinage vers ce Grand Prêtre qui ne sort jamais d'un lieu obscur où il n'est éclairé que par des Lampes, à la lumiére desquelles on l'adore; de beljes Circassiennes qui ne feront aucune façon d'accorder tout au premier venu, hormis ce qu'elles croyent qui appartient eflentiellement à leurs Maris ; de petits Tartares qui iront voler des Femmes pour les Turcs & pour les Perfans; enfin nous, qui debiterons peut-être encore des rêveries.

Il est assez plaisant , dit la Marquise, d'imaginer ce que vous venez de me dire; mais li je voyois tout cela d'en haut, je voudrois avoir la liberté de hâter ou d'arrêter le mouvement de la Terre, selon que les objets me plairoient plus ou moins, & je vous asseure que je ferois palser bien vîte ceux qui s'embarrassent de politique, ou qui mangent leurs ennemis ; mais il y en à d'autres pour qui j'aurois de la curiosité.

BG

J'en

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J'en aurois pour ces belles Circasliennes, par excinple, qui ont un usage fi particulier. Mais il me vient une difliculté Terieute. Si la Tere tourne, nous changeons d'air à chaque moment, & nous respirons toujours celui d'un autre Pays Nullement, Madame, répondis-je, l'air qui environne la Terre ne s'étend que jusqu'à une certaine hauteur, peut-être julques à vingt lieües; il nous fuit, & tourne avec vous. Vous avez vů quelquefois l'ouvrage d'un Ver à Soye, ou ces Coques que ces petits animaux travaillent avec tant d'art pour s'y ciprisonner. Elles funt d'une foye fort serréc, imais elles sont couvertes d'un certain duvet fort lcger & fort lâche. C'est ainsi que la Terre, qui est assez solide, cst couverte depuis sa surface jusqu'à vingt lieuës de hauteur tout au plus, d'unc cspèce de duvet, qui est l'air, & toute la Coque de Ver à Soye tourne en même temps. Audelà de l'air est la matiére celeste, incomparament plus pure, plus subtile, & même plus agitée qu'il n'est.

Vous me présentez la Terre fous des idées bien méprisables, dit la Marquise. C'est pourtant sur cette Coque de Ver à Soye qu'il se fait de fi grands Travaux, de fi grandes Guer

& qu'il regne de tous côtez une fi grande agitation. Oui, répondis-je, & pendant ce temps-là, la Nature qui n'entre point en connoissance de tous ces petits mouvemens particuliers, nous emporte tous ensemble d'un mouvement général , & se jouë de la petite boule.

Il me semble, reprit-elle, qu'il est ridicule d'être sur quelque chose qui tourne,. & de se

tour:

res

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