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Un jour, Molière et Chapelle revenant par eau d'Auteuil à Paris, se mirent à parler du système de Descartes. Dans le courant de la discussion, l'un et l'autre, tour à tour, réclamaient l'approbation d'un minime qui se trouvait à côté d'eux. A chaque interpellation, le religieux répondait par un simple hom! hom! qui semblait donner raison au dernier interlocuteur. Enfin, la discussion s'échauffant de plus en plus, les philosophes en étaient arrivés aux convulsions, quand le religieux pria qu'on le mît à terre ; mais avant que de sortir, il alla prendre sa besace sous les pieds du batelier. C'était un frère servant ! Les deux philosophes n'avaient point vu son enseigne, et, honteux d'avoir perdu le fruit de leur dispute devant un homme qui n'y entendait rien, ils se regardèrent quelque temps sans rien dire; enfin, Molière s'adressant à Baron, qui était là : « Voyez, petit garçon, ce « que fait le silence quand il est observé avec conduite ! »

Un jour, Boileau, Chapelle, Lulli, de Jonsac et Nantouillet arriverent à Auteuil, très-disposés à se bien réjouir. Molière, étant indisposé, remit à Chapelle le soin de faire les honneurs de la maison; ce dernier s'acquitta si bien de ce devoir que bientôt les convives eurent perdu la raison. Ils discutèrent alors sur divers points de morale très-sombres, et finirent par conclure que « le premier bon« heur est de ne pas naitre, le second de mourir promptement. » Puis, tout aussitôt, ils prirent la résolution d'aller, sur-le-champ, se jeter dans la rivière qui était tout proche. Baron, qui avait encore conservé du sang-froid, alla prévenir Molière, qui se leva, se hâta de courir après eux et les rejoignit quand ils étaient déjà au bord de l'eau: « Comment, inessieurs (dit Molière)! j'apprends par Baron que vous « avez pris le parti le plus courageux et le plus sage que l'on puisse « prendre; que vous ai-je donc fait pour former un si beau projet « sans m'en faire part? Quoi ! vous voulez vous noyer sans moi? Je a vous croyais plus de mes amis. — Il a parbleu raison (dit Cha« pelle), voilà une injustice que nous lui faisions! Viens donc te « noyer avec nous ! – Oh ! doucement (répondit-il), ce n'est « point ici une affaire à entreprendre mal à propos; c'est la dernière « action de notre vie, il ne faut pas en manquer le mérite. On serait « assez malin pour lui donner un mauvais jour si nous nous noyons « à l'heure qu'il est : on dirait à coup sûr que nous l'aurions fait la « nuit comme des désespérés ou comme des gens ivres. Saisissons « le moment qui nous fasse le plus d'honneur et qui réponde mieux « à notre conduite. Demain, sur les huit ou neuf heures du matin, « bien à jeun et devant tout le monde, nous irons nous jeter dans « la rivière. — Il a raison (dit Chapelle); oui, messieurs, ne nous « noyons que demain, et, en attendant, allons boire le vin qui nous « reste. » Le jour suivant changea leur résolution.

Molière était très-lié avec un homme qu'il appelait, en riant, son médecin, le docteur de Mauvillain. Un jour ils se trouvaient ensemble au dîner du roi, quand le prince dit à son valet de chambre : « Voilà donc votre médecin ? que vous fait-il? — Sire (répondit « Molière), nous raisonnons ensemble; il m'ordonne des remèdes, « je ne les fais pas et je guéris. »

Un jour, en partant d'Auteuil, ayant un peu trop bu, comme (le coutume, Chapelle eut la fantaisie de faire monter derrière son carosse Godmer, son valet de chambre, auquel il avait, jusqu'alors, toujours donné place dans l'intérieur. Godmer, sans tenir compte de l'ordre de son maître, dont la raison était troublée, monta dans le carrosse. Chapelle voulut le faire descendre de force; Godmer se moqua de lui, et néanmoins sauta à terre. Chapelle le poursuivit et le cocher descendit de son siége pour les séparer. Molière et Baron, qui étaient à la fenêtre, croyant que Chapelle était maltraité par ses gens, accoururent. « Ah! Molière (dit Chapelle), puisque vous voilà, « jugez si j'ai tort? ce coquin s'est placé dans mon carrosse, comme si « c'était à un valet de figurer à côté de moi. — Vous ne savez ce que « vous dites (répliqua Godmer), depuis trente ans vous me donnez « place dans le carrosse, et aujourd'hui que je suis vieux vous vou« lez me faire monter derrière; si on m'y voyait, je serais désho« noré. — Jugez-nous, Molière, je vous prie (dit Chapelle). - Puis« que vous vous en rapportez à moi (dit Molière), je vais tâcher de « mettre d'accord deux si honnêtes gens. Godmer, vous avez tort de a perdre le respect envers votre maître qui peut vous faire aller « comme il voudra; je vous condamne à monter derrière le carrosse « jusqu'au bout de la prairie; là, vous demanderez fort poliment la << permission de rentrer dans l'intérieur, et je suis sûr qu'elle vous ( sera accordée. — Voilà un jugement qui vous fera honneur dans « le monde (dit Chapelle), et je fais grâce entière à ce maraud-là en « faveur de l'équité avec laquelle vous venez de nous juger. »

Molière était fort distrait, comme son ami La Fontaine. Ayant loué une brouette pour se faire rouler au spectacle, pressé d'arriver et contrarié de la marche du conducteur, trop lente pour son impatience, il met pied à terre et vient l'aider à pousser la voiture : il ne s'aperçoit de sa distraction qu'en entendant les éclats de rire de celui au secours duquel il était venu pour abréger la durée du voyage.

Molière était l'homme du monde qui se faisait le plus servir; il · fallait l'habiller comme un grand seigneur. Un matin, en 1669, se trouvant à Chambord, son valet de chambre lui mit un bas à l'envers. « Un tel (dit Molière gravement), ce bas est à l'envers. » Le valet saisit le bas par en haut, le retourne en le tirant, puis, comptant ce changement pour rien, il enfonce son bras dans le bas, le retourne et le remet encore à l'envers; mème observation de la part du maître et même maneuvre de la part du valet. Enfin, à la troisième fois, la patience échappa à Molière : « C'en est trop (dit-il), ce maraud-là me ( chaussera éternellement à l'envers. » En disant cela, il pousse avec le pied le valet qui tombe, qui se relève et qui, tout ébahi et ne comprenant pas comment le bas se trouvait toujours à l'envers, dit : « Vous étes un philosophe? vous êtes plutôt le diable! »

On a vu que Martin-Melchior Dufort, par suite du procès gagné par Madeleine Béjart, en 1657, s'était décidé à payer les 3,750 livres, montant du billet qu'il avait souscrit en commun avec Joseph Cassaignes. Après le départ de Madeleine, il attaqua à son tour Cassaignes, pour le forcer à lui rembourser la moitié de ladite somme. Mais, après bien des péripéties, le procès fut suspendu par suite d'une dernière fin de non-recevoir : Cassaignes prétendant que Dufort avait mal payé, puisqu'il ne fournissait que la seule quittance de Madeleine Béjart, et que le billet souscrit était en même temps au nom de Molière. Dufort, alors, en juillet 1672, écrivit à Molière pour lui faire part de sa mésaventure, et Molière, le 23 septembre 1672, déclara : « Qu'en l'année 1656, se trouvant à Pézenas avec Madeleine a Béjart, il fut accordé à la troupe, par feu M. le prince de Conti, la « somme de cinq mille livres, sur laquelle il leur aurait été payé << comptant, par ledit Dufort, celle de 1,250 livres, et, pour la somme « de 3,750 livres restant, il leur aurait été donné une lettre de ( change tirée par Cassaignes sur ledit Dufort, laquelle lettre de << change ils auraient fait protester audit Dufort, et obtenu condam<< nation contre lui de la somme y contenue, d'autorité de la Bourse « de Toulouse; en suite de laquelle condamnation ledit Dufort « l'avait payée à la Béjart, laquelle lui en avait fourni quittance, et « celle-ci, par suite, en avait tenu compte à Molière. » Armé de cette attestation, Dufort somma Cassaignes de s'exécuter; mais on lui répondit par la dénonciation du décès de son adversaire. Alors il attaqua les héritiers; mais ce ne fut que le 22 août 1681 qu'il gagna sa cause, et le 28 février 1684 seulement qu'il fut payé par le baron de Mous, époux de la fille unique de Cassaignes.

Les 5,000 liyres n'avaient point été données à Molière personnellement, c'étaient les appointements de sa troupe; mais si Dufort en eût fait les avances par amitié pour Molière, bien certainement ce dernier, qui, en 1672, était dans une grande aisance, aurait indemnisé son ancien ami, au lieu de lui envoyer une quittance: d'où on conclut que Molière n'avait jamais été l'ami de Dufort; que celui-ci n'était qu'une connaissance quelconque et un spéculateur ; que les 1,250 livres en espèces, stipulées dans l'accord de Narbonne, n'avaient pas été payées ; enfin que c'était le bénéfice sur lequel Dufort comptait en concluant l'affaire.

Un jour Louis XIV demanda à Boileau : « Quel est le plus grand « écrivain de mon siècle ? -- Sire, c'est Molière. — Je ne le croyais a pas ; mais vous vous y connaissez mieux que moi. » Cette conversation fait honneur à Louis XIV et à Boileau. . Voici les titres des pièces recueillies dans les euvres de Molière, avec la date de leur première représentation sur son théâtre, à Paris. L'Etourdi, le 3 novembre 1658, succès. Le Dépit amoureux, vers le 3 décembre 1658, succès. Les Précieuses ridicules, le 18 novembre 1659, immense succès : on doubla le prix des places dès la seconde représentation. Le Cocu imaginaire, le 28 mai 1660, grand succès. Don Garcie de Navarre, le 4 février 1661, chute ou à peu près : à la cour elle fut très-bien accueillie. L'Ecole des maris, le 14 juin 1661, succès. Les Fâcheux, le 4 novembre 1661, succès. L'Ecole des Femmes, le 26 décembre 1662, grande critique, puis grand succès. La Critique de l'Ecole des Femmes, le 1er juin 1663, succès. L'Impromptu de Versailles, le 4 novembre 1663, fait rire aux dépens des antagonistes de Molière : à l'occasion de cette pièce, on fit usage de bougie au théâtre pour la première fois ; auparavant, on n'éclairait qu'avec de la chandelle. Le Mariage forcé, le 15 février 1664, succès. La Princesse d'Elide, le 9 novembre 1664, réussite. Le Festin de Pierre, le 15 février 1665, succès, et retirée après quinze représentations, probablement par ordre. L'Amour médecin, le 22 septembre 1665, succès. Le Misanthrope, le 4 juin 1666, réussite niédiocre, dix-sept représentations; retirée, redonnée ensuite avec la pièce suivante et succès éclatant. Le Médecin malgré lui, le 6 août 1666, donné seul douze fois de suite et très-grand succès; puis cinq fois avec le Misanthrope, ce qui entraînale succès de ce dernier. Mélicerte, représentée seulement à la cour, à Saint-Germain-en-Laye, le 2 cembre 1666. Le Sicilien, le 10 juin 1667, grand succès : cette pièce avait été représentée pour la première fois, à la cour, le même jour que Mélicerle. Le Tartufe, le 5 août 1667, suspendu après la première représentation; repris le 5 février 1669, très-grand succès et grande colère du clergé : les trois premiers actes de ceite pièce avaient été joués à Versailles le 12 mai 1664, à Fontainebleau le 3 juillet suivant, à Villers-Cotterets le 24 septembre de la même année; enfin la pièce entière avait été donnée au Raincy le 29 novembre 1664, chez M. le prince le 9 novembre 1665, et à Chantilly le 20 septembre 1668. Amphitryon, le 13 janvier 1668, grand succès. Georges Dandin, le 9 novembre 1668, grand succès. L'Avare, le 9 septembre 1668, peu de succès, huit représentations : on dit que la pièce avait déjà été jouée neuf fois en décembre 1667 et en janvier 1668, et qu'elle était tombée; enfin elle fut reprise une troisième fois, environ un an après les représentations de 1668, et alors elle eut un grand succès. Monsieur de Pourceaugnac, le 15 novembre 1669, grand succès, Les Amants magnifiques, joués seulement à la cour, à SaintGermain, le 7 septembrc 1670. Le Bourgeois gentilhomme, le 23 novembre 1670, grand succès. Les Fourberies de Scapin, le 24 mai 1671, succès. Psyché, le 24 juillet 1671, grand succès : ce fut à l'occasion de cette pièce que les musiciens du théâtre, au nombre de quatre violons, furent placés à la vue des spectateurs; auparavant, ils avaient toujours été dans les coulisses ou renfermés dans des loges grillées. La Comtesse d'Escarbagnas, le 8 juillet 1672, succès. Les Femmes savantes, le 11 mars 1672, tombées d'abord, et ensuite succès. Le Malade imaginaire, le 10 février 1673, succès. · Outre les trente comédies citées ci-dessus et la Thébaïde, jouée à Bordeaux, on sait encore que Molière fit plusieurs autres pièces dont voici les titres : les Trois Docteurs rivaux, le Maître décole, le Médecin volant et la Jalousie de Barbouillé. Ces quatre pièces ne furent jouées qu'en province; les suivantes l'ont été à Paris : le Docteur amoureux, 24 novembre 1658; Gros-René écolier, 18 mai 1659; le Docteur pédant, 18 juin 1660; Gorgibus dans le sac, 31 janvier 1661; le Fagoteux, 14 septembre 1661; la Jalousie de Gros-René, 15 avril 1663; le Grand Benêt de fils aussi sot que son père, 17 janvier 1664 ; GrosRené petit enfant, 27 avril 1664 ; la Casaque, 25 mai 1664. On sait encore que Molière en laissa plusieurs autres, ainsi que des farces et des fragments de pièces, qui furent remis à Lagrange avec tous les manuscrits de Molière, et que l'on perdit sans qu'on en ait rien pu connaître.

On a fait plusieurs conjectures sur la perte des manuscrits de Molière, et ce qui les a occasionnées, c'est qu'il n'existe aucun autographe

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