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bilités, ont pensé qu'elles furent faites en province, et que Molière s'en occupa dès son départ de Paris, en 1646. Les autres, n'admettant que le positif, regardent qu'il les fit presque toutes à Paris, à mesure qu'il avait besoin de donner du neuf ; que le public parisien en eut les prémices, et qu'en province il faisait représenter des farces dans le goût italien ou des comédies des autres auteurs. La première de ces deux opinions est celle qui semble se rapprocher le plus de la vérité, mais on pense qu'il est nécessaire d'y ajouter quelques développements que voici, et que l'on appuiera un peu plus loin sur des faits.

Molière aura commencé à faire de petites pièces de très bonne heure, peut-être en 1645, et aura continué à écrire à mesure que son esprit observateur lui fournissait des sujets. Ces pièces auront été jouées en province, peut-être même à l'Illustre Théâtre, où l'on ignore ce qui s'est passé : une seule tragédie, jouée à ce théâtre en 1645, est connue parce qu'elle fut imprimée. Quand Molière, en province, passait de ville en ville, profitant des remarques que pouvaient lui suggérer les représentations de ses pièces qu'il avait déjà données, il les modifiait successivement, refondant, ajoutant, supprimant des scènes; changeant les noms des personnages, les titres; perfectionnant ses pièces constamment, surtout quand il aura voulu les produire à Paris, où il avait affaire à un public d'élite. Bref, il les amena par degrés au point où nous les connaissons. Enfin, il est probable qu'un bon nombre de ses comédies, n'ayant pas été jouées à Paris, sont restées dans l'obscurité. Voici sur quels faits se fonde cette opinion.

Nicolas Chorier, en rendant compte de l'arrivée de Molière à Vienne en Dauphiné, le traite d'excellent auteur de comédies ; et Boissat, de l'Académie française, qui habitait alors Vienne, lui témoigna beaucoup d'estime en raison de ses auvres dramatiques, et l'admettait à sa table malgré le préjugé qui existait contre l'état de comédien : ces faits se passaient vers 1647. Molière, dès ce temps, avait donc déjà acquis de la réputation comme auteur. Or, ce fut en 1653 que, pour la première fois, on signala la représentation d'une de ses pièces, la comédie de l'Etourdi, jouée à Lyon, qui n'était peut-être pas tout à fait la même que celle que nous connaissons, parce qu'un auteur qui relit ses œuvres de loin en loin y apporte facilement quelque modification, surtout à des pièces qui ont été jouées et dont on a vu l'effet. Mais l'Etourdi n'ayant pas changé de nom a été reconnu, tandis que le titre ayant été changé pour plusieurs autres pieces, on ne sait ce que c'était et l'on ne peut faire à cet égard que les conjectures suivantes.

Parmi les pièces inconnues de Molière, il s'en trouve dont le titre annonce une analogie plus ou moins grande, soit entre elles, soit avec quelques-unes des pièces imprimées. Ainsi, le Maître d'Ecole, Gros-Réné écolier, Gros-René petit enfant, pouvaient n'être qu'une pièce modifiée. La Jalousie de Barbouillé pouvait avoir de l'analogie avec George Dandin; le Docteur pédant, avec le Cocu imaginaire; Gorgibus dans le sac, avec les Fourberies de Scapin; lc Fagoteux et le Médecin volant, avec le Médecin malgré lui ; le Grand Benêt de Fils aussi sot que son père, avec le Malade imaginaire. C'est en 1653, dit-on, que Molière rencontra, à Lyon, un apothicaire du nom de Fleurant, dont la figure piqua sa curiosité ; il lui demanda son nom, celui-ci le lui dit, et Molière répliqua : « Ah! je le pressentais que « votre nom ferait honneur à l'apothicairerie de ma comédie. » Molière faisait ou avait donc fait déjà sa comédie. D'autant plus, si cela n'était pas, qu'il serait étonnant qu'il eût attendu jusqu'en 1673, pendant vingt ans, pour tenir sa promesse et mettre en scène M. Fleurant. MONSIEUR DE POURCEAUGNAC est à peu près dans le même cas que M. FLEURANT. Enfin, voici encore trois pièces qui pourraient avoir été jouées plutôt qu'on ne le pense. Les Précieuses ridicules, suivant Grimarest, Voltaire, etc., auraient été représentées en Languedoc vers 1654. Plusieurs auteurs démentent ce fait, mais les preuves qu'ils apportent ne sont pas convaincantes. La pièce de Psyché, qui selon de très-grandes probabilités fut donnée à Rouen en 1658, comme on le dira à l'article de Mme Hervé. Enfin, le Tartufe, qui aurait été joué le surlendemain de l'arrivée de Molière à Paris, en 1658. Au sujet de ce dernier fait, il n'existe qu'un renseignement écrit bien incertain; néanmoins on va le citer pour ne rien omettre, d'autant plus qu'il est appuyé d'un autre indice fort concluant.

Le chevalier de Mouhy, parfois inexact, dit qu'une demoiselle Beaupré débuta à Paris, le 26 octobre 1658, pár le rôle de DORINE, dans le Tartufe. Ceci semble fort douteux et cependant, comme on va le voir, il paraît qu'il ne s'est pas trompé. Une demoiselle Beaupré, probablement Marotte, jouait à Rouen dans la pièce de Psyché, comme on le dira à l'article de cette actrice; elle dut entrer au théâtre du Marais vers l'époque dont il s'agit. Ne serait-il pas possible que cette actrice eût suivi Molière de Rouen à Paris, et que le Tartufe, ou quelque chose d'approchant, eût été donné sur un théâtre particulier, où Mlle Beaupré eût paru, sachant le rôle de DORINE, peut-être appris à Rouen. Molière tenait extrêmement à son Tartuse, er a saisi toutes les occasions qui se sont présentées pour le produire. Enfin, la date du 26 octobre, précitée, correspond justement aux neuf jours pendant lesquels la troupe de Molière demeura à Paris sans avoir de théâtre à elle. Or, il est bien probable, d'après le succès · qu'elle avait eu à la cour, que pendant ces neuf jours elle donna des représentations en ville : alors la mode était de faire jouer la comédie chez soi. Ainsi, le chevalier de Mouhy ne s'étant pas trompé sur l'existence des trois demoiselles Beaupré, comme on le verra à l'article de Marotte Beaupré, a pu dire également la vérité au sujet de ce début. Enfin, pour que le chevalier de Mouhy ait dit qu'une actrice avait débuté dans le Tartufe, en 1658, il fallait qu'il eût à cet égard de bons renseignements; car il ne pouvait ignorer que les premières représentations du Tartufe, signalées par tous les auteurs, sur des théâtres particuliers, sont celles de 1664 : le Tartufe fit trop de bruit, dans son temps, pour qu'un auteur qui écrit sur le théâtre puisse en ignorer l'histoire.

On a deux miniatures à l'huile, sur cuivre, que l'on regarde comme représentant Molière dans le rôle de TARTUFE. D'abord, le costume de ces deux miniatures ne semble pouvoir se rapporter à aucun autre rôle qu'à celui de TARTUFE ; de plus, on a encore deux dessins, l'un à l'aquarelle, l'autre à la sanguine, qui représentent indubitablement Molière dans ce même rôle; et ces quatre portraits ont une origine différente. Sur le dessin à l'aquarelle, qui est fort grand, il est écrit : « Molière, rôle de Tartufe, couvrez ce sein que je « ne saurais voir. » Le dessin à la sanguine, beaucoup plus petit que le premier, ne porte que le nom de Molière; mais le personnage qui s'y trouve en pied, présente, à bras tendu et en détournant la tète, un mouchoir déployé : ce qui caractérise évidemment le rôle de TARTUFE. Dans ces deux dessins, et dans celle des deux miniatures dont la figure est la plus âgée, le costume est tout-à-fait le même; on y voit une moustache et un large rabat court avec deux petits glands. Dans l'autre miniature, il n'y a pas de moustache, signe trèscaractéristique pour la date ! La figure est plus jeune, plus maigre, moins ronde que dans la première; le rabat est long, étroit et n'a pas de gland; mais le reste du costume est le même. En intercalant les figures de ces deux miniatures dans la suite des portraits de Molière, mis en ordre par rang d'âge, on voit que l'une d'elles peut correspondre à 1668 ou environ, l'autre à 1664, et que ce sont bien deux portraits de Molière.

Il résulte de ces observations que Molière aura joué le rôle de TarTUFE, fait curieux et ignoré jusqu'à ce jour : la première fois en 1658, ce qui justifie ce que dit le chevalier de Mouhy au sujet de Mlle Beaupré; la seconde, en 1664, dans les représentations qui furent données sur des théâtres particuliers. Du reste, on fera observer que des miniatures à l'huile, sur cuivre, sont des ouvrages d'art qui exigent du temps, que l'on n'entreprend pas à la légère, et qui méritent plus de confiance que de petits portraits au crayon que l'on peut faire en un quart d'heure : ainsi voilà un fait matériel qui semble prouver, positivement, que le Tartufe a été joué plus tôt qu'on · ne le croit ! De plus, si M'le Beaupré joua lerôle de DORINE le surlendemain de l'arrivée de Molière à Paris, c'est que la pièee avait été apprise et représentée en province. Enfin cette pièce jouée en 1658, était peut-être en prose; et Molière ayant voulu la mettre en vers, il n'en avait encore terminé que trois actes en 1664.

Plusieurs dessins représentent, dans des rôles des pièces de Molière, des acteurs qui étaient morts quand les pièces furent données à Paris sur son théâtre. Ces dessins pourraient avoir été inventés; mais alors ceux qui les auraient faits eussent été bien peu au courant de l'histoire du théâtre; tandis que plusieurs autres dessins du même genre, peut-être de la méme main que ceux dont il s'agit, prouvent, tout au contraire, qu'ils en étaient fort bien instruits. Ne serait-il pas possible que ces rôles eussent été joués à Rouen en 1658, où Molière resta six mois ? Psyché doit y avoir été représentée, on a des portraits des acteurs qui l'ont jouée; il se trouvait donc à Rouen un dessinateur qui s'occupait de théâtre, par conséquent il aura pu dessiner pour des pièces autres que celle de Psyché. Ce qui donne lieu à cette bypothèse, c'est que les acteurs morts, dont on parle, auraient à Rouen fait partie de la troupe de Molière, puisqu'ils figurent dans la pièce de Psyché. En conséquence et comme étant un renseignement curieux, voici les noms de ces acteurs et les titres des pièces dans lesquelles ils sont représentés : dans Amphitryon, Béjart aîné, GrosRéné, Jodelet; dans le Bourgeois gentilhomme, Béjart cadet, Jodelet, l'Epy; dans les Fourberies de Scapin, Mme Duparc, Béjart aîné, Béjart cadet, Gros-Réné, Jodelet, l'Epy; dans les Femmes savantes, Gros-Réné, Jodelet; dans M. de Pourceaugnac, Jodelet, l'Epy; dans le Sicilien, Béjart aîné; dans le Malade imaginaire, Béjart cadet et l'Epy.

Les auteurs qui écrivaient avant Molière faisaient des comédies assez médiocres; Molière devait avoir trop bon goût pour les jouer,

on ne

et devait donner la préférence à ses wuvres : on ne veut pas dire qu'il ne jouait pas d'autres pièces que les siennes; mais qu'il en jouait peu : il en joua mème à Paris. Du reste, on dit qu'il faisait représenter en province des farces dans le goût italien; ces farces pouvaient fort bien être le germe des pièces qu'il fit jouer plus tard à Paris. Ainsi, plusieurs comédies de Molière ont été tirées, dit-on, de pièces italiennes qu'il avait vu représenter à Paris dans sa jeunesse, on en cite les titres ; mais on ajoute qu'elles ont été merveilleusement arrangées ; telles sont : les Fâcheux, l'Etourdi, le Cocu imaginaire, le Mariage forcé, lAvare, les Précieuses, le Médecin volant, qui était probablement le Médecin malgré lui, et le Tartufe : peut-être était-ce ces mêmes pièces que l'on appelait des farces dans le goût italien ?

Molière en 15 années donna plus de 30 pièces de théâtre, pour la plupart des chefs-d'æuvre; il est difficile de comprendre, malgré tout son génie, qu'il ait pu les composer complétement dans cet intervalle de temps, vu les occupations nombreuses qu'il devait avoir. Directeur d'une troupe dans laquelle il était tout; valet de chambre du roi, et il faisait son service trois mois par an; mari d'une femme qui lui donnait beaucoup de soucis; les attaques que ses nombreux ennemis dirigeaient contre lui, et qui devaient lui en donner également; les fréquentes visites qu'il faisait aux grands seigneurs et à ses amis; le mauvais état de sa santé qui l'obligeait à suspendre ses travaux; enfin l'étude de ses rôles : tout cela ne devait pas lui laisser de grands loisirs pour travailler à ses pièces.

Plus du tiers des pièces de Molière furent jouées, pour la première fois, à la Cour ou sur des théâtres particuliers. Ces représentations ne devaient pas être commandées bien longtemps à l'avance; il faudrait donc, s'il n'avait pas ses pièces, qu'il les eût faites à la hâte et d'un premier jet. Or, il semble difficile d'écrire de cette manière des comédies comme celles de Molière; on préfère supposer qu'il en avait tout au moins les canevas en magasin, vu qu'une partie de ces pièces annoncent une longue méditation.

Enfin, on fera observer qu'il donna Mélicerte et le Sicilien le même jour; que les Fâcheux, au dire de Molière lui-même, furent faits et représentés à Vaux en quinze jours, ce dont Grimarest doute beaucoup; et que l'Amour médecin fut demandé et joué à Versailles en cinq jours. C'est-à-dire que pour cette dernière pièce en trois actes, la commande aurait été faite, le sujet imaginé, les scènes arrangées, le texte écrit, les rôles transcrits isolément, appris par les acteurs et

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