페이지 이미지
PDF

sièreté qu'il a aujourd'hui. Quelle que soit mon aversion pour ces audaces de notre vieille comédie, et ma profonde répugnance à admettre dans ce recueil une œuvre dont le style et les situations blessent plus d'une fois la morale, j'ai dû passer par-dessus ces scrupules, que quelques lecteurs trouveront peut être exagérés. Il faut bien se résigner à ces rencontres hasardeuses quand on explore la littérature dramatique, surtout celle de l'ancien théâtre français; il est impossible surtout de les éviter en s'occupant de Montfleury, et je n'eusse pu le faire qu'en m'exposant à donner de son talent une idée très-insuffisante et même fausse. L'École des jaloux a du moins pour elle celte circonstance atténuante que sa gaieté, si j'ose ainsi dire, la sauve de la licence. C'est une véritable pièce de carnaval dont le seul but est de faire rire ijiCand même, et qui y réussit à merveille. La bouffonne invraisemblance de l'intrigue sert de palliatif à ses hardiesses, et le lecteur, mis dés le premier acte dans le secret de la comédie, est rassuré d'avance sur les suites et sait qu'il n'a affaire qu'à une pure mascarade destinée à guérir un jaloux grotesque, ce qui lui permet de s'amuser à ses dépens, sans que la chose tire à conséquence.

Cette pièce resta longtemps au théâtre , où ou la donnait de loin en loin, et toujours, depuis la fin du dix-septième siècle, sous le titre de la Fausse Turqne. Elle a maintenant disparu du répertoire. Il est très-probable pourtant qu'elle obtiendrait toujours un grand succès de belle humeur, sans la crudité choquante de quelques expressions auxquelles notre délicatesse n'est plus habituée, et que nous ne supportons chez Molière que par tradition, et parce que c'est Molière. Je ne sais si la comédie et les spectateurs de nos jours sont plus sévères sur la morale qu'on ne l'était au dix-septième siècle; mais du moins ils sont plus sévères sur la décence, et, quoiqu'on en ait pu dire, c'est toujours un progrès.

L'École des jaloux n'est pas sans rapports, pour le sujet et pour quelques détails, avec le Mary sans femme, autre comédie du même auteur. Suivant M. de Puibusque ', Montfleury l'a imitée■ de 1'' Argel fingidodeLope de Vega. Plusieurs autres de ses pièces : la Femme juge et partie, V École des filles, la Fille capitaine, le Comédien poète, le Mary sans femme, sont également tirées de l'espagnol », mais avec beaucoup de liberté, car Montfleury, esprit vif et souple, mettait le sceau de sa propre originalité sur ses imitations. El Argel fingido y renegado de amor fait partie du recueil des œuvres de Lope, qui se trouve à la Ribliothèque impériale (1617, octava parte , in-4°): pour peu que l'on compare les deux pièces, on y trouvera des différences très-notables, non-seulement dans les détails , mais dans la marche de l'intrigue et dans le ton général du style.

1 Htst. comparée des littératures espagnole et française.

3 « Il sravoit et partait fi parfaitement l'espagnol, que la feue reine, dont il avoit l'honneur d'être connu, diioit que ceux mêmes du paya ne le parloient paa ai bien que luy. » (Avertissement des Œuvres de.Montfleory père et fils. Paris, 1739.)

LES BESTES RAISONNABLES,

COMÉDIE EN UN ACTE.
1661.

PERSONNAGES.

CIRCÉ.

ULISSE.

DIPUS, courtisan changé en cheval.

AGLAPHEMOS, docteur changé en asne.

CÉPHISE, changée en biche.

PH1LIPIN, valet de Dipus , changé en lion.

La scène est dans Cisle enchantée de Circé.

LES BESTES RAISONNABLES.

SCENE PREMIERE.

ULISSE.

uLisse. Quitte ces lieux, Ulisse, où ton cœur abattu

Aux charmes de Circé fait céder ta vertu.
Il est temps de revoir ta chère Pénélope.
Sors de ce labirinthe où l'amour t'enveloppe,
De cette isle enchantée où cent monstres divers
Te font appréhender un semblable revers.
Tel pour avoir servy son amoureuse flamme...
Mais Circé vient...

CIllCE.
ULISSE.

CIRCE.

ULISSE.

SCENE II.

CIRCÉ, ULISSE.

Ulisse est bien pensif.

Madame,
L'ennuy que je ressens de vous abandonner
Vous devroit empescher de vous en étonner.
Les destins ont rendu mon départ nécessaire;
Il faut partir.

Crains-tu si peu de me déplaire?
Ton bonheur n'est-il pas dans cette isle parfait?
N'y possèdes-tu pas tous les biens à souhait?
Mon cœur n'est pas un bien qui te puisse suffire!
Tu veux m'abandonner!

Quoy que vous puissiez dire,
Jamais un bien présent ne nous rend satisfaits:
La crainte et le désir, par de divers effets,
Jusque dans l'advenir emportant nos pensées,
Nous cachent le présent et les choses passées,

Et font que l'on voit moins, dans cet état contraint,

Les biens dont on jouit que les maux que l'on craint. Circe. Quelle crainte en ces lieux te peut troubler? demande,

Souhaite, parle, agis, et si tu veux, commande.

Et ne me quitte point. Ulisse. Que ces pleurs ont d'appas 1

Cessez de les verser, ou ne vous faschez pas

Si, plutost que de voir de si charmautes larmes,

Ma fuite garantit ma vertu de leurs charmes.

Mais, ô dieux! quels objets se présentent à moy!

(Icy se présentent quatre animaux.) Circe. Ces animaux jadis se sont veus comme toy:

Cet asne que tu vois ctoit docteur; la biche

Etoit femme d'un Grec qui fut jadis fort riche;

Le lion fut valet, le cheval courtisan,

Qui fut de la vertu le premier partisan.

Je les ay transformés. Ulisse. Que leur malheur me touche!

Madame, vous pouvez, d'un mot de vostre bouche,

Faire changer leur sort. Circé. Il est vray, je le puis.

Ulisse. Au nom de nostre amour dissipez leurs ennui» '.

Circé. Ne faut-il que cela pour contenter Ulisse?

J'y consens : il n'est rien que pour toy je ne fisse.

Tu pourras leur parler dans peu fort librement;

Je vais les envoyer icy dans un moment,

Tels qu'ils étoient avant cette métamorphose,

Mais... L'lisse. Quoy!

Circe. Tu dois aussi me promettre une chose.

Autrement je ne puis t'accorder un tel point:

C'est à condition qu'ils ne changeront point,

Si leur cœur n'y consent. Ulisse. Elle a trop de justice

Pour u'y pas consentir. Circe. Tu vas les voir, Ulisse ".

1 Voir notre note plus haut, page il. Jo passe la se- III (Ulysse seul), très-courte el sans importance.

« 이전계속 »