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de la rusticité, de l'avarice des gentilshommes campagnards; ils se dédommageaient en railleries de leur sujétion à Versailles, et se vengeaient de leur servilité sur ceux qui semblaient la leur reprocher par leur isolement. Aussi, qu'un noble de province s'avisât, comme le baron de la Crasse, de venir mettre le pied sur ce terrain de la cour, où il perdait aussitot toute la supériorité que pouvaient lui assurer ses quartiers, pour ne garder que l'infériorité qui tenait à ses manières, on n'avait pas assez de quolibets contre ce Pourceaugnac, échappé des steppes du Limousin ou de la Gascogne; ou bafouait sur tous les tons sa mise gothique, son langage suranné, sa tournure de l'autre monde et sa gaucherie orgueilleuse.

La plupart des auteurs satiriques et familiers du dix-septième siècle, en leur double qualité de Parisiens et de protégés des courtisans, qui exerçaient sur eux une influence matérielle et morale de tous les instants, prêtèrent leurs plumes à ces railleries , et se firent les instruments naturels de cette petite guerre contre les gentilshommes campagnards. On lit jusque dans La Rruyère ( De l'homme) : « Le noble de province, inutile à sa patrie , à sa famille et à lui-même, souvent sans toit, sans habit et sans aucun mérite, répète dix fois le jour qu'il est gentilhomme, traite les fourrures et les mortiers de bourgeoisie, occupé toute sa vie de ses parchemins et de ses titres, qu'il ne changeroit pas contre les masses d'un chancelier. » Mais les comédies surtout firent feu de lot(tes leurs pièces, et l'on eut coup sur coup le Gentilhomme Guespin , *de Visé; le Gentilhomme de lleauce, par Mont fleitry; la Comtesse dEscarbagnas, de Molière (sans parler de M. de Pourceaugnac); les Nobles de province, de Hauteroche , etc. Parmi ces pièces, tout le monde connaît au moins celle de Molière :il a voulu peindre, comme R. Poisson, un type ridicule de noble provincial, mais en se plaçant à un point de vue différent, car la comtesse d'Escarhagnas est fière de son voyage à Paris; elle se vante d'en avoir rapporté le langage et les manières , et c'est précisément par ces prétentions qu'elle est ridicule, tandis que le Itaron de la Crasse l'est par sa haine pour Paris et la cour, et par son provincialisme opiniâtre et encroûté. Il ne restait donc aux gentilshommes de province aucune alternative pour se dérober à leur sort, puisqu'on s'en moquait également, soit qu'ils voulussent devenir Parisiens, soit qu'ils voulussent rester provinciaux.

/.c Raron de la Crasse est une comédie amusante et spirituelle. Elle eut un grand succès, et resta célèbre. Le héros devint un type, et nombre de traits passèrent en proverbes. On la trouve souvent citée1. Nous lisons dans les Nouvelles nouvelles ( 1663, in-12, t. 111, p. 240 ) : •• Je vous prie de me dire ce que c'est que le Raron de la Crasse, car l'on en parle à la campagne beaucoup plus que de toutes les pièces dont vous venez de m'entretenir. — Aussi, me repartit Clorante, est-ce un des plus plaisans et des plus beaux tableaux de campagne que l'on puisse jamais voir, puisque c'est le portrait

1 Voir Montfleury, Impromptu de l'Hôtel de Coude (»c. 3); la Fontaine, Ragotis ( II, 4 ) ; Chevalier, lea amours de Calottn, acte 1 et 11, passim ; Saiol-Evremond, les Opéras, acte 111, se. 5; Legrand, la Nouveanté, te. 12.

d'un baron campagnard. 0 dieux ! qu'il est naturellement représenté dans cette pièce ! Aussi celte comédie n'a-t-elle pas fait comme celles qui éblouissoient d'abord, et qui ne laissent à ceux qui les ont veues que le dépit d'avoir été trompés et de les avoir approuvées: plus on la void, plus on la veut voir, et quoy que, depuis tantost un an qu'elle est faite, l'on l'ait jouée presque tous les jours de comédie, chaque représentation y fait découvrir de nouvelles heaulcz; et si cet autbeur continue comme il a commencé, il y eu aura peu qui le puissent égaler. » Elle est dédiée à Monseigneur le duc de Créqui, prince de Poix, et précédée de trois pièces de vers à l'éloge de l'ouvrage , par de Villiers '.

Le Poète basque pourrait bien, comme le Baron de la Crasse et les Faux Moscovites, se rapporter à un fait réel et à un personnage historique : certains passages tendraient à le faire entendre. Elle est surtout curieuse en ce qu'elle nous introduit derrière la toile de fond du théâtre, dans les coulisses, et en plein tripot comique. Le Baron de la Crasse s'était borné à mettre sur la scène un comédien d'une troupe de campagne ; l'Impromptu de Montfleury n'avait fait que montrer en courant, et sans les lier à l'action, deux acteurs de l'Hôtel de Bourgogne. Le Poëte basque va beaucoup plus loin, et il peut servir pour sa part à l'histoire du théâtre, dont il nous offre un tableau d'intérieur, comme avaient déjà fait Rotrou dans quelques scènes de son Saint-Genest, et plus directement Scudéry et Gougenot. en leurs Comédies des comédiens, Molière en son Impromptu de Versailles , Dorimond dans la Comédie de la comédie ; comme allaient faire encore Montfleury dans le Comédien poëte, et bien d'autres.

On voit par la gazette de Loret que le Poète basque obtint un grand succès , et que c'était Poisson lui-même qui jouait le rôle du poëte.

Les Faux Moscovites, une de ces pièces de circonstance telles que Dancourt et Legrand en ont tant fait, et dont les acteurs-auteurs ont été sur-* tout très-prodigues, se rapportent à l'ambassade russe qui vint à Paris en 1668, et sont un témoignage de l'impression produite par ces envoyés lointains d'une nation qui avait encore presque toute la férocité des Sarmates et des Scythes. L'ambassade siamoise fut celle de toutes qui excita le plus d'intérêt et de curiosité, mais avant elle les ambassades polonaises et moscovites avaient obtenu un vif succès près des badauds parisiens. Ces peuples du Nord, à demi sauvages encore , étaient pour nos pères du dix-septième siècle, malgré un commencement de relations et le règne éphémère du duc d'Anjou en Pologne, ce que sont aujourd'hui pour nous les Chinois et les Groënlandais : ■< Si nos ancêtres revenoient au monde, dit le père Bouhours dans ses Entretiens d'Ariste et d'Eugène (3e Entret.), nous ne les enten

1 Un exemplaire du Baron de ta Crasse, appartenant à M. de Soleinne, portait à la tin, sur le feuillet de garde, une longue note , signée Boilcau-Desprèaux, u qui pa. rnît autographe , dit le rédacteur dn Catalogue, du temps de la jeunesse du satirique: « ... Si M. Poisson n'estoit pas meilleur acteur qu'il n'est autbeur, il ne seroit point tant estimé. Je m'étonne qu'un homme d'un si grand génie ait pu faire des choses si plates, t. Il est douteux que cette note suit de Boileau: si elle était authentique, elle ne s'accorderait guère avec le mot de tul que nons avons cité plus haut.

(irions pas... Ils seraient plus étrangers en France que ne sont les Polonois et les Moscovites. » Hauteroche a fait une pièce : le Feint Polonois, qui est le pendant des Faux Moscovites, de R. Poisson.

Il était déjà venu plusieurs fois des ambassades russes à Paris. Le règne de Louis XIV en vit au moins trois : celle de 1654 ', celle de 1668 et celle de 1687. On sait que Pierre le Grand vint lui-même en 1717. A chacune de ces circonstances, la curiosité populaire se retrouva la même. L'ambassade qui a inspiré la pièce de Poisson est, comme nous l'avons dit, celle de 1668. Le Uar Alexis-Mikhailovitch avait envoyé à Louis XIV PierrePotemkin et Ramenzoff pour conclure avec lui un traité de paix et de commerce. Potemkin lit son entrée à Paris le 30 août, selon la Muse historique de Loret, qui n'a pas manqué de raconter longuement cette cérémonie et de suivre les ambassadeurs pas à pas, depuis Rourg-la-Reine, où le maréchal de Bellefonds alla les prendre dans les carrosses royaux, avec Rerlize , l'introducteur, jusqu'à Saint-Germain, où ils haranguèrent le roi et lui offrirent leurs présents. 11 nous dépeint en son style

Ces deux ministres remarquables

Par leur air, par leurs veslemeus

Et leurs bizarres ornemeus,

Qui n'ont nul rapport a nos modes,

Mais qui leur sont bien plus commodes.

Le chef de cette ambassade, Pierre Potemkin, en a écrit la relation, qui a été traduite en français dans ces dernières années'. De son côté, le gentilhomme placé par Louis XIV auprès des ambassadeurs a laissé un journal circonstancié de leur séjour en France, qui était resté manuscrit jusqu'à l'année 1860, où M. le prince Aug. Galitzin l'a publié dans son "intéressante et savante Bibliothèque russe. Nous aurons plusieurs fois recours à cette publication pour commenter la pièce de Poisson.

La comédie des Faux Moscovites n'est, du reste, qu'une sorte de parade qui n'eût pas été déplacée sur les tréteaux de la foire, et ce n'est certes pas comme un modèle littéraire que nous la donnons ici.

1 Qui n'était pas la première, comme l'a dit M. Ed. Fouroier daus son Histoire du Pont-JVeu/tch.XI).

2 La Russie du dix-septième siècle , daus ses rapports avec l'Europe occidentale, par le prince Emman. Golitzin, 1B55, in-H'. Paris.

LE

BARON DE LA CRASSE,

COMÉDIE EN UN ACTE.
1662.

PERSONNAGES.

LE BARON DR LA CRASSE.

LE MARQUIS.

LE CHEVALIER.

LE COMÉDIEN.

MARIN, valet du baron de la Crasse.

La scène est dans le chasteau du baron de la Crasse, en Languedoc.

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