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SCENE XI.

M Vdame JOURDAIN, PLUTON, MOLIÈRE, CARON, RADAMANTE, 1MINOS.

M Vdame Jourdain, toute esxouflée. Justice, justice, justice, justice,

justice! Pu Ton. Qui est-ce eucore icy ? Je ne veux plus entendre personne,et

je suis las de tant d'impertinentes plaintes. Pourquoy l'as-tu laissee

entrer? Caron. Elle a forcé la porte. Pli Ton. Preus donc bien garde aux autres, et qu'il n'en entre plus.

Jen'ay jamais tant veu de canaille en un jour. Cà, quedemande/.

vous? Madame Jourdain, trun air chagrin et brusque. Ce que je n'auray

pas. Pluton. Que vous faut-il, hé? Madame JoritDAiN. Il me faut ce qui me manque. Pliton. Quelle nouvelle espèce est-ce encore icy? Dites-nous donc ce

que vous avez? M Adame Jourdain. J'ay la teste plus grosse que le poing, et si je ne

l'ay pas eu lire '. Molière. Ah! c'est Madame Jourdain, je la reconnois. Et comment

estes-vous icy, Madame Jourdain? Madame Jourdain.Sur mes pieds, comme une oye. Pliton. Ah, quelle femme! Molière. Vous venez vous plaindre de moy, n'est-ce pas, Madame

Jourdain? Madame Joi Rdain. Çamon •; j'aurois beau me plaindre, beau me

plaindre j'au rois. Pliton. Encore?

Molière. Madame Jourdain est un peu en courroux. Madame Jourdain. Oui, Jean Ridoux3.

'Textuellement copie du Rourgeois gentilhomme (III, se. 5).

'Espèce d'exclamation aftirmalive du langage familier, dont le uns était Iresénergique, et qu'on trouve plusieurs fois dans Molière. (Voyez (iénin, Lexique de .Molière, p. *7.)

I.e nom de Jean s'empl oyait dans une foule de locutions proverbiales, et on l'accolait à toute sorte d'épithétes signlllcalives et ridicules que chacun forgeait a sa guise:

Jean! Que «lire sur Jean ? C'est un terrible nom
Que j.inui-' u'acrompai;nc nue epllhcle bonncste:

pu Ton. Courage. He bien, qu'avez-vous à me dire?

Madame JOURDAin.Ouy, qu'avez-vous à me frire '?

Im.i'ton. Diable soit la masque '! Que l'on nie l'oste d'icy, et que d'aujourd'huy personne ne me parle. Je suis las de tous ces cxtravagans, et me voilà dans une colère que je ne me sens pas. Qu'est-ce encore? Qu'y a-t-il? Que veut-on? Seray-je toujours troublé, persécuté, accablé d'affaires? Hé, quelle misère est eecy! A-t-on jamais veu un dieu plus fatigué que moy? ( Plulou se lève de son tribunal. )

SCÈNE XII.

CARON, PLUTON, MINOS, RADAMAME, MOLIÈRE.

Caron. Grand roy...

PU Ton, marchant en colère. Non, je.crois que tout cet embarras me fera renoncer à mon empire.

Caron Ce sont....

Pli Ton. Quoy, sans repos!

«:aron. Il y a...

Pli TON. Sans plaisir!

«:aeon. Ce sout....

Pu. Ton. Sans relâcbe! Non, je ne veux plus rien entendre. Que tout soit renverse, bouleversé, sens dessus dessous, je n'écoule personne, qu'on ne m'en parle plus.

(:vbo>. Ce sont des médecins qui viennent d'arriver, et qui voudroient vous demander un moment d'audience.

Pli Ton. Des...?

(:\ron. Des médecins.

PLiiTON, courant se mettre sur son tribunal. Des médecins! Ho! qu'on les fasse entrer: ce sont nos meilleurs amis; qu'ils viennent, qu'ils viennent : d'bonnestes gens à qui je dois trop pour leur rien refuser. Ils ont augmenté le nombre de mes sujets, et je leur ci», dois sans doute une ample reconnoissance. Mais les voicy.

Jejn des Vignes, Jc.in Logne... Ou vais-je? Trouve* bon
Qu'en si be.tu chemin je m'grmie,

dil Mme Deshoulières, dan» sa pièce à M. Caie, pour le jour de >a fêle.

'Allusion au diclon populaire: « Hé là ! ris Jean, on le frit des œufs. ■ Rrécourt nous gâte Mme Jourdain : c'était dans Molière une femme de bon sens, dont l.i rudesse et la verdeur de langage ne tombaient jamais dans la grossièreté plaie il \ulgaire.

1 Ce mot, pris adjectivement, ne signitie pas seulement hypocrite, dissimulée, comme dit Ilrnin dans son Lexique de Molière, — sens qui ne serait pas applicable ici. —mais de plus coquine, friponne, et aussi personnage ridicule. Pour le premier sens, voir Molière (Sganarette, se. 14; Malade imaginaire. II, se. II).

SCENE XIII.

QUATRE MEDECINS, PLUTOA, RADAMAME, MI1NOS, MOLIÈRE, CAROW.

Moi-iERE. Ha! voicy de mes gens. Ecoutons-les parler, et puis nous répondrons.

I'u'ton. Messieurs, soyez les bien \euns. \ous visitez mi prince qui vous honore fort : je scais toutes les obligations que je vous ay, et que, dans ce vaste empire des morts, vous pouvez vous vanter avec raison d'y avoir aussi bonne part que moy; aussi, en revanche de vos bons et fidèles services, je ne prétens pas vous rien refuser. Demandez seulement.

I" Médecin. Grand monarque des morts, unis voyez icy la fleur de vos plus fidèles pensionnaires.

2e Médecin, bredouillant. Jamais nous n'avons laissé échapper la moindre occasion de vous donner des marques de nostre obéissance et fidélité.

I'i.iton. J'en suis persuadé. L'opinm, l'émetique et la saignée m'ont rendu témoignage que vous m'avez fidèlement servi '.

1 Molière s'est plusieurs fois moqué de ces trois panacées de la médecine au iliv septième siècle. Dans Cimonr médecin, qui, comme je l'ai déjà dit, a donné à Rrécourt l'idée decetle scène, il s'étève une dispute entre M. Tomes et M- Desfunandrès. dont l'un i eut saigner la malade et l'autre lui administrer de l'émétique, charnu d'eux soutenant que le remède de son confrère la tuera. ( Voir aussi Médecin malgré lui, lit, se. 2, et surtout le Festin de Pkrre, III, se. I).Scarrona placé dans son f'iniile travesti, I. IV, un curioux témoignage de la vogue dont l'émétiqiM' et la saignée jouissaient de son temps; la noie que nous avons mise à cet endroit, dans notre édition de ce pofrne (Delahays, 1858., sera parfaitement a sa place ici, et nous demandons la permission de la reproduire, ai ec quelques variantes. L'émétique jouissait d'une popularité que le quinquina lui disputa plulard, quand il eul guéri le roi d'une lièvre opiniâtre (r67B). Ce fut avec le vin émètique que Rraycr, Esprit et Rodineau envoyèrent dans l'autre monde le fils de l-i Mothe le Vayer, comme c'était avec de l'opium que Valol tua la reine de la GrandeRretagne. Guy Patin parle souvent de cette drogue dans ses Lellm. Le père Carreau, cétestin, ayant été guéri, — n'en déplûiseà Brécourt, — par le vin érm'-tiquc d'antimoine, publia en 1656 : La slimmimachie, ou le grand combat des médecins modernes sur l'antimoine En 1668 parut aussi r.Jritimoinc pnrijié sur la srItrItc, comédie en vers, précédée d'un argument sur Vémétique préparé. — Quant a la saignée, elle était préconisée comme un remède souverain et pratiquée à outrance par la majorité des docteurs. Qu'on lise à ce propos, outre Molière, la quatrirmrsr.lire de Euretière, un passage d'une lettre de M«»- de Sévignc au comte de Cri

3' Médecin. Nous avons fait notre devoir.

Pluton. Reaucoup de gens sont venus icy de vostre part, qui m'en ont asscuré.

4e Médecin. C'est avec plaisir que l'on sert un si grand monarque.

Pluton. Je vous suis obligé, et j'ay bien de la joye de vous voir. Ce n'est pas que vous ne m'eussiez été encore un peu nécessaires là-haut, et j'ay eu quelque chagrin quand les Parques m'ont Hit que vous veniez icy ; mais je m'en suis néanmoins consolé, lorsque j'ay appris que vous aviez laissé de grands enfans qui sca voient assez bien leur métier, et que mes me il étoit déjà venu icy quelques morts de leurs amis, qui en avoient fait une expérience fort raisonnable. Mais que souhaitez-vous de moy?

Médecin. Nous venons vous demander justice d'un téméraire, qui prétend traiter la médecine d'imposture et de charlatancrie.

I-mto.n. C'est donc quelqu'un qui la conuoist?

4'' Médecin. C'est une rage sans fondement, une simple avidité de tout satvriser, et une auimosité envenimée par la seule envie d'écrire et de former des cabales contre nous.

Miii.i i iti. à part. Je vous confondray dans peu, superbes imposteurs.

3'' Médecin. Il s'est mesme déjà glissé jusques dans ces lieux une médisance secrète qui nous regarde. Tous les morts semblent se liguer contre nous; il leur échappe des satyres piquantes et des injures calomnieuses contre les médecins, et nous venons icy, graud monarque, vous remontrer humblement, de la part de nostre illustre corps, de quelle importance il est pour l'accroissement de vostre empire, que vous réprimiez l'audace et l'insolence de tous ces morts.

i-i.t Ton. On apprendra à vivre à ces morts-là. J'entens et je pre

gnan In décembre lUTu, elc), et le» Lettres de Guy Polin, qui était lui-même un des partisans 1rs plus déterminé* de ce sv steme : ici, il nous parle du médecin Mantel, qui fut saigné trente-deux jois pour une fièvre continue {Lettre :is*) ; la, il nous apprend qu'il lil saigner rinyt-qtmtre fois son propre fils pour la même maladie ■ Lettre 10V ), et ailleurs, que, pour un simple rhume, il se lit saigner sept lois lui-même, ce qui est assurément fort modéré (lettre 192e). Le premier médecin du roi, Consiuot, étant fortement enrhumé, fut saigné soixante-quatre fois en huit mois [Lettre mi' , et, ce qu'il y a de prodigieux, il finit par guérir. Heureux les malades de Cousinol, s'ils avaient eu tous l'âme aussi solidement chevillée au corps que la sienne! N'est-ce pas le cas, ou jamais, d'ajouter que ces chiffres ont leur étoquence? — Il faut voir la. noble indignation de Guy Patin contre ses confrères, I.11 y de la Rrosse, qui aima mieux mourir que d'être saigné, et Van-Helmont, qui mourut enragé, dit-il, en punition de son opiniâtre antipathie contre le même remède. Si Valengius a succomtié a une fièvre continue, c'esl pour une raison analogue , n'ayant élé saigné que deux petites fois le dernier jour d'avril, elc, eto. Ne croirait-on pas que le Hlulon de Rrécourt pensait a Guy l'alin'

tens qu'on vous regarde comme les plus fermes appuis de mon État. Mais qui sont ces morts-là qui ont l'impudence d'aller gaster vostre tnétier? Nommez, nommez-les moy. J'en veux faire un bon exemple.

V Mf.okcin. C'est un nombre infinv de petits esprits qui se sont laissés emporter au torrent, et qui n'ont poussé leur plainte que « comme les échos qui répètent les peines des autres sans les avoir senties. Mais c'est à l'authcur de nos maux que nous en voulons; c'est à celuy.qui, comme un nouveau Caton, s'est venu déchaisner contre nous, et qui, après le mépris évident qu'il a fait de nostre illustre corps, a poussé son audace encore jusqu'à nous tourner en ridicule, eu nous rendant la fable et la risée du public. C'est cette ombre, en un mot, cet insolent fléau de nostre Faculté, dont nous vous demandons une vengeance authentique.

i-LUTOa, « Molière. Répondez.

uoLièRE. C'est donc à moy à qui vous en voulez, Messieurs? Vous demandez vengeance du mépris que j'ay fait de vostre illustre corps :je vous ay tournés en ridicules, je vous ay rendus la fable et la risée du public. Hé bien, il faut répondre, et tracer plus naturellement vos traits, aiin de vous bien faire counoistre. Plulon, je jure icy, par le respect que je te dois, que ce n'est point contre ce grand art de la médecine que je prétens me déchaisner. J'en adore l'étude, j'en révère la judicieuse pratique, mais j'en abhorre et déteste le pernicieux et méchant usage qu'en font par leur négligence des fourbes ignorons, que la seule robe fait appeler médecins', et ce n'est qu'à ceux qui abusent de ce nom que je vais répondre1.

Pluton. Ah! voicy une conversation raisonnable celle-cv.

Moi.ière. Imposteurs ! Qui peut mieux prouver vostre ignorance et l'incertitude de vos projets, que vos contrariétez3 perpétuelles? Vous trouvez-vous jamais d'accord ensemble? Et jusqu'à vos moindres ordonnances, a-t-on jamais veu un médecin suivre celle de l'autre, sans y ajouter ou diminuer quelque chose? Quant à leurs opinions, elles sont encore plus différentes que leurs pra

1 Voir la note 2 de la page lus.

1 Molière, en effet, n'attaque nulle part, sinon peut-è-lre dans quelques traits du Malade imag., la médecine proprement dite, mais seulement celle du dix-septième siècle, et encore plus les médecins que la médecine. Ce a quoi il en veut et revient toujours, c'est au formalisme étroit et intolérant, a la routine aveugle, à l'érudilion substituée à la vraie science, à une méthode fondée sur des formules toutes faitet et non sur l'observation, enfin au langage pédantesque cachant le vide sous sa pompe scolastique.

i Contradictions.

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