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· SCENE III. HORACE, CURIACE.

CURIACE.
Que désormais le ciel, les enfers et la terre
Unissent leurs fureurs à nous faire la guerre,
Que les hommes, les dieux, les démons et le sort
Préparent contre nous un général effort :
Je mcts à faire pis, en l'état où nous sommes,
Le sort, et les démons, et les dieux, et les hommes.
Ce qu'ils ont de cruel, et d'horrible, et d'affreux,
L'est bien moins que l'honneur qu'on nous fait à tous deux.

H0RACE.
Le sort qui de l'honneur nous ouvre la barrière
Offre à notre constance une illustre matière;
Il épuise sa force à former un malheur
Pour mieux se mesurer avec notre valeur ' ;
Et, comme il voit en nous des âmes peu communes,
Hors de l'ordre commun il nous fait des fortunes *.
Combattre un ennemi pour le salut de tous,

· Et contre un inconnu s'exposer seul aux coups,

D'une simple vertu c'est l'effet ordinaire,
Mille déjà l'ont fait, mille pourraient le faire;
Mourir pour le pays est un si digne sort,
Qu'on briguerait en foule une si belle mort.
Mais vouloir au public immoler ce qu'on aime,
S'attacher au combat contre un autre soi-même,
Attaquer un parti qui prend pour défenseur
Le frère d'une femme et l'amant d'une sœur ;
Et, rompant tous ces nœuds, s'armer pour la patrie
Contre un sang qu'on voudrait racheter desa vie;
Une telle vertu n'appartenait qu'à nous.

* Le sort qui veut se mesurer avec la valeur paraît recherché et peu naturel; mais que ce qui suit est admirable ! (V.)

2 lIors de l'ordre commun il nous fait des fortunes.

n'est pas une expression propre. Ce mot de fortunes au pluriel ne doit jamais être employé sans épithète : bonnes et mauvaises fortunes , fortunes diverses , mais jamais des fortunes. Cependant le sens est si beau, et la poésie a tant de priviléges, que je ne crois pas qu'on puisse condamner ce vers. (V.)

L'éclat de son grand nom lui fait peu de jaloux,
Et peu d'hommes au cœur l'ont assez imprimée
Pour oser aspirer à tant de renommée.
CURIACE.

Il est vrai que nos noms ne sauraient plus périr.
L'occasion est belle, il nous la faut chérir.
Nous serons les miroirs d'une vertu bien rare :
Mais votre fermeté tient un peu du barbare; -
Peu, même des grands cœurs, tireraient vanité
D'aller par ce chemin à l'immortalité :
A quelque prix qu'on mette une telle fumée,
L'obscurité vaut mieux que tant de renommée.

Pour moi, je l'ose dire,et vous l'avez pu voir,
Je n'ai point consulté pour suivre mon devoir ;
Notre longue amitié, l'amour, ni l'alliance,
N'ont pu mettre un moment mon esprit en balance ;
Et puisque par ce choix Albe montre en effet
Qu'elle m'estime autant que Rome vous a fait !,
Je crois faire pour elle autant que vous pour Rome ;
J'ai le cœur aussi bon, mais enfin je suis homme :
Je vois que votre honneur demande tout mon sang,
Que tout le mien consiste à vous percer le flanc,
Près d'épouser la sœur, qu'il faut tuer le frère,
Et que pour mon pays j'ai le sort si contraire.
Encor qu'à mon devoir je coure sans terreur,
Mon cœur s'en effarouche, et j'en frémis d'horreur ;
J'ai pitié de moi-même, et jette un œil d'envie
Sur ceux dont notre guerre a consumé la vie,
Sans souhait toutefois de pouvoir reculer.
Ce triste et fier honneur m'émeut sans m'ébranler :
J'aime ce qu'il me donne, et je plains ce qu'il m'ôte;
Et si Rome demande une vertu plus haute,
Je rends grâces aux dieux de n'être pas Romain,
Pour conserver encor quelque chose d'humain *.

1 . . . .. Albe montre en effet

Qu'elle m'estime autant que Rome vous a fait,

n'est pas français. On peut dire en prose, et non en vers : J'ai vous estimer autant que je fais, ou autant que je le fais ; mais non pas autant que je vous fais ; et le mot faire, qui revient immédiatement après, est encore une faute : mais ce sont des fautes légères qui ne peuvent gâter une si belle scène. (v.) 2 Cette tirade fit un effet surprenant sur tout le public, et les deux

HORACE.
Si vous n'êtes Romain, soyez digne de l'être ;
Et si vous m'égalez, faites-le mieux paraître.

La solide vertu dont je fais vanité

N'admet point de faiblesse avec sa fermeté ;
Et c'est mal de l'honneur entrer dans la carrière
Que dès le premier pas regarder en arrière.
Notre malheur est grand; il est au plus haut point ;
Je l'envisage entier; mais je n'en frémis point :
Contre qui que ce soit que mon pays m'emploie,
J'accepte aveuglément cette gloire avec joie ;
Celle de recevoir de tels commandements
Doit étouffer en nous tous autres sentiments.
Qui, près de le servir, considère autre chose,
A faire ce qu'il doit lâchement se dispose ;
Ce droit saint et sacré rompt tout autre lien.
Rome a choisi mon bras, je n'examine rien.
Avec une allégresse aussi pleine et sincère
Que j'épousai la sœur, je combattrai le frère;
Et, pour trancher enfin ces discours superflus,
Albe vous a nommé, je ne vous connais plus '.

CURlACE.
Je vous connais encore, et c'est ce qui me tue;
Mais cette âpre vertu ne m'était pas connue;
Comme notre malheur elle est au plus haut point :
Souffrez que je l'admire et ne l'imite point.

HORACE.
Non, non, n'embrassez pas de vertu par contrainte;
Et, puisque vous trouvez plus de charme à la plainte,
En toute liberté goûtez un bien si doux.
Voici venir ma sœur pour se plaindre avec vous.
Je vais revoir la vôtre et résoudre son âme
A se bien souvenir qu'elle est toujours ma femme,

derniers vers sont devenus un proverbe, ou plutôt une maxime admirable (V.)

* A ces mots, je ne vous connais plus, —je vous connais encore, on se récria d'admiration ; on n'avait jamais rien vu de si sublime : il n'y a pas dans Longin un seul exemple d'une pareille grandeur. Ce sont ces traits qui ont mérité à Corneille le nom de grand, non-seulement pour le distinguer de son frère , mais du reste des hommes. Une telle scène fait pardonner mille défauts. (V.)

A vous aimer encor, si je meurs par vos mains,
Et prendre en son malheur des sentiments romains.

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HORACE. Avez-vous su l'état qu'on fait de Curiace ", Ma SOeur ?

CAMlLLE.

Hélas! mon sort a bien changé de face.

HORACE.
Armez-vous de constance, et montrez-vous ma sœur ;
Et si par mon trépas il retourne vainqueur,
Ne le recevez point en meurtrier d'un frère,
Mais en homme d'honneur qui fait ce qu'il doit faire,
Qui sert bien son pays, et sait montrer à tous,
Par sa haute vertu, qu'il est digne de vous.
Comme si je vivais, achevez l'hyménée :
Mais si ce fer aussi tranche sa destinée,
Faites à ma victoire un pareil traitement,
Ne me reprochez point la mort de votre amant.
Vos larmes vont couler, et votre cœur se presse.
Consumez avec lui toute cette faiblesse,
Querellez ciel et terre, et maudissez le sort;
Mais après le combat ne pensez plus au mort.

(à Curiace.)
Je ne vous laisserai qu'un moment avec elle,

Puis nous irons ensemble où l'honneur nous appelle.

SCÈNE V.
CURIACE, CAMILLE.

CAMILLE.
Iras-tu, Curiace ? et ce funeste honneur
Te plaît-il aux dépens de tout notre bonheur?

" L'état ne se dit plus, et je voudrais qu'on le dît; notre languen'est Pas assez riche pour bannir tant de termes dont Corneille s'est servi heureusement. (v.;

CURIACE. IIélas! je vois trop bien qu'il faut, quoi que je fasse, Mourir, ou de douleur, ou de la main d'Horaee. Je vais comme au supplice à cet illustre emploi; Je maudis mille fois l'état qu'on fait de moi ; Je hais cette valeur qui fait qu'Albe m'estime; Ma flamme au désespoir passe jusques au crime, Elle se prend au ciel, et l'ose quereller. Je vous plains, je me plains ; mais il y faut aller. CAMILLE. Non ; je te connais mieux, tu veux que je te prie, Et qu'ainsi mon pouvoir t'excuse à ta patrie ". Tu n'es que trop fameux par tes autres exploits : Albe a reçu par eux tout ce que tu lui dois. Autre n'a mieux que toi soutenu cette guerre; Autre de plus de morts n'a couvert notre terre * : Ton nom ne peut plus croître, il ne lui manque rien ; Souffre qu'un autre aussi puisse ennoblir le sien. CURIACE. Que je souffre à mes yeux qu'on ceigne une autre tête Des lauriers immortels que la gloire m'apprête, Ou que tout mon pays reproche à ma vertu Qu'il aurait triomphé si j'avais combattu, Et que sous mon amour ma valeur endormie Couronne tant d'exploits d'une telle infamie ! Non, Albe, après l'honneur que j'ai reçu de toi, Tu ne succomberas ni vaincras que par moi; Tu m'as commis ton sort, je t'en rendrai bon compte, Et vivrai sans reproche, ou périrai sans honte. CAMILLE. Quoi ! tu ne veux pas voir qu'ainsi tu me trahis ! CURIACE. Avant que d'être à vous je suis à mon pays. - CAMILLE. Mais te priver pour lui toi-même d'un beau-frère,

l Mon pouvoir t'excuse à ta patrie,

n'est pas français ; il faut envers ta patrie, auprès de ta patrie. (V.)

* Ces autre ne seraient plus soufferts. Telle est la tyrannie dc l'usage ; nul autre donne peut-être moins de rapidité et de force au discours.

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