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SCÈNE III.
CAMILLE, SABINE, JULIE. >^

- SABINE. Ma sœur, que je vous die une bonne nouvelle ". CAMlLLE. Je pense la savoir, s'il faut la nommer telle ; On l'a dite à mon père, et j'étais avec lui. Mais je n'en conçois rien qui flatte mon ennui : Ce délai de nos maux rendra leurs coups plus rudes; Ce n'est qu'un plus long terme à nos inquiétudes; Et tout l'allégement qu'il en faut espérer, C'est de pleurer plus tard ceux qu'il faudra pleurer. SABINE. Les dieux n'ont pas en vain inspiré ce tumulte. - CAMILLE. Disons plutôt, ma sœur, qu'en vain on les consulte. Ces mêmes dieux à Tulle ont inspiré ce choix ; Et la voix du public n'est pas toujours leur voix; Ils descendent bien moins dans de si bas étages*, Que dans l'âme des rois, leurs vivantes images, De qui l'indépendante et sainte autorité Est un rayon secret de leur divinité. JULIE. C'est vouloir sans raison vous former des obstacles,

* Au lieu de die, on a imprimé dise dans les éditions suivantes. Die n'est plus qu'une licence ; on ne l'emploie que pour la rime. Une bonne nouvelle est du style de la comédie : ce n'est là qu'une très-légère inattention. Il était très-aisé à Corneille de mettre : Ah ! ma sœur, apprenez une heureuse nouvelle, et d'exprimer ce petit détail autrement : mais alors ces expressions familières étaient tolérées; elles ne sont devenues des fautes que quand la langue s'est perfectionnée ; et c'est à Corneille même qu'elle doit en partie cette perfection. On fit bientôt une étude sérieuse d'une langue dans laquelle il avait écrit de si belles choses. (V.)

2 Bas étages est bien bas, et la pensée n'est que poétique. Cette contestation de Sabine et de Camille paraît froide, dans un moment où l'on est si impatient de savoir ce qui se passe. Ce discours de Camille semble avoir un autre défaut : ce n'est point à une amante à dire que les dieux inspirent toujours les rois, qu'ils sont des rayons de la Divinité; c'est là de la déclamation d'un rhéteur dans un panégyrique. Ces contestations de Camille et de Sabine sont , à la vérité, des jeux d'esprit un peu froids; c'est un grand malheur que le peu de matière que fournit la pièce ait obligé l'auteur à y mêler ces scènes, qui, par leur inutilité, sont tQujours languissantes. (V.)

Que de chercher leur voix ailleurs qu'en leurs oracles ;
Et vous ne vous pouvez figurer tout perdu,
Sans démentir celui qui vous fut hier rendu.
CAMILLE.
Un oracle jamais ne se laisse comprendre;
On l'entend d'autant moins que plus on croit l'entendre ;
Et, loin de s'assurer sur un pareil arrêt,
Qui n'y voit rien d'obscur doit croire que tout l'est.
SABINE.
Sur ce qui fait pour nous prenons plus d'assurance,
Et souffrons les douceurs d'une juste espérance.
Quand la faveur du ciel ouvre à demi ses bras,
Qui ne s'en promet rien ne la mérite pas;
ll empêche souvent qu'elle ne se déploie ;
Et, lorsqu'elle descend, son refus la renvoie.
CAMlLLE.
Le ciel agit sans nous en ces événements,
Et ne les règle point dessus nos sentiments.
JULlE,
Il ne vous a fait peur que pour vous faire grâce.
Adieu : je vais savoir comme enfin tout se passe ".
Modérez vos frayeurs;j'espère à mon retour
Ne vous entretenir que de propos d'amour *,
Et que nous n'emploierons la fin de la journée
Qu'aux doux préparatifs d'un heureux hyménée.
SABINE.
J'ose encor l'espérer.
CAMILLE.
- Moi, je n'espère rien.
JULIE.
L'effet vous fera voir que nous en jugeons bien.

SCÈNE IV.
SABINE, CAMILLE.

SABlNE.
Parmi nos déplaisirs souffrez que je vous blâme s :

1 Ce vers de comédie démontre l'inutilité de la scène. La nécessité de savoir comme tout se passe condamne tout ce froid dialogue. (V.) 2 Ce discours de Julie est trop d'une soubrette de comédie. (V.) * Cette scène est encore froide. On sent trop que Sabine et Camille ne V.

Je ne puis approuver tant de trouble en votre âme : Que feriez-vous, ma sœur, au point où je me vois, Si vous aviez à craindre autant que je le dois, Et si vous attendiez de leurs armes fatales Des maux pareils aux miens, et des pertes égales? CAMILLE. Parlez plus sainement de vos maux et des miens : Chacun voit ceux d'autrui d'un autre œil que les siens ; Mais, à bien regarder ceux où le ciel me plonge, Les vôtres auprès d'eux vous sembleront un songe. La seule mort d'Horace est à craindre pour vous. Des frères ne sont rien à l'égal d'un époux ; L'hymen qui nous attache en une autre famille ! Nous détache de celle où l'on a vécu fille ; On voit d'un œil divers des nœuds si différents, Et pour suivre un mari l'on quitte ses parents : Mais, si près d'un hymen, l'amant que donne un père Nous est moins qu'un époux, et non pas moins qu'un frère ; Nos sentiments entre eux demeurent suspendus, Notre choix impossible, et nos vœux confondus. Ainsi, ma sœur, du moins vous avez dans vos plaintes Où porter vos souhaits et terminer vos craintes; Mais si le ciel s'obstine à nous persécuter, Pour moi j'ai tout à craindre, et rien à souhaiter. SABINE. Quand il faut que l'un meure et par les mains de l'autre, C'est un raisonnement bien mauvais que le vôtre *.

sont là que pour amuser le peuple en attendant qu'il arrive un événement intéressant; elles répètent ce qu'elles ont déjà dit. Corneille manque à la grande règle, semper ad eventum festinat; mais quel homme l'a toujours observée ? J'avouerai que Shakspeare est, de tous les auteurs tragiques, celui où l'on trouve le moins de ces scènes de pure conversation : il y a presque toujours quelque chose de nouveau dans chacune de ses scènes ; c'est, à la vérité, aux dépens des règles et de la bienséance et de la vraisemblance ; c'est en entassant vingt années d'événements les uns sur les autres; c'est en mêlant le grotesque au terrible ; c'est en passant d'un cabaret à un champ de bataille , et d'un cimetière à un trône; mais enfin il attache. L'art serait d'attacher et de surprendre toujours, sans aucun de ces moyens irréguliers et burlesques tant employés sur les théâtres espagnols et anglais. (V.) * Il faut attache à une autre famille : d'ailleurs ces vers sont trop familiers. (V.) * Ce mot seul de raisonnement est la condamnation de cette scènc el dc toutes celles qui lui ressemblent. Tout doit être action dans une tra

Quoique ce soient, ma sœur, des nœuds bien différents,
C'est sans les oublier qu'on quitte ses parents :
L'hymen n'efface point ces profonds caractères; .
Pour aimer un mari , l'on ne hait pas ses frères;
La nature en tout temps garde ses premiers droits ;
Aux dépens de leur vie on ne fait point de choix :
Aussi bien qu'un époux ils sont d'autres nous-mêmes ;
Et tous maux sont pareils alors qu'ils sont extrêmes " :
Mais l'amant qui vous charme et pour qui vous brûlez
Ne vous est, après tout, que ce que vous voulez ;
Une mauvaise humeur, un peu de jalousie,
En fait assez souvent passer la fantaisie.
Ce que peut le caprice, osez-le par raison,
Et laissez votre sang hors de comparaison :
C'est crime qu'opposer des liens volontaires
A ceux que la naissance a rendus nécessaires.
Si donc le ciel s'obstine à nous persécuter,
Seule j'ai tout à craindre, et rien à souhaiter ;
Mais pour vous, le devoir vous donne, dans vos plaintes,
Où porter vos souhaits et terminer vos craintes.
CAMILLE.
Je le vois bien, ma sœur, vous n'aimâtes jamais ;

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On peut lui résister quand il commence à naître,
Mais non pas le bannir quand il s'est rendu maître,
Et que l'aveu d'un père, engageant notre foi, -
A fait de ce tyran un légitime roi :
Il entre avec douceur, mais il règne par force * ;
Et, quand l'âme une fois a goûté son amorce,

gédie ; mon que chaque scène doive être un événement, mais chaque scène doit servir à nouer ou à dénouer l'intrigue ; chaque discours doit être préparation ou obstacle. C'est en vain qu'on cherche à mettre des contrastes entre les caractères dans ces scènes inutiles, si ces contrastes ne produisent rien. (V.) 1 Ce beau vers est d'une grande vérité; mais les quatre qui suivent sont des vers comiques qui gâteraient la plus belle tirade, (V.) ! 2 Ce point est de trop ; il faut : Vous ne connaissez ni l'amour ni ses traits. (V.) 3 Ces maximes détachées , qui sont un défaut quand la passion doit parler, avaient alors le mérite de la nouveauté ; on s'écriait : C'est connaître le cœur humain ! Mais c'est le connaitre bien mieux que de faire dire en sentiment ce qu'on n'exprimait guère alors qu'en sentences , défaut éblouissant que les auteurs imitaient de Sénèque. (V.)

Vouloir ne plus aimer, c'est ce qu'elle ne peut,
Puisqu'elle ne peut plus vouloir que ce qu'il veut' :
Ses chaînes sont pour nous aussi fortes que belles*.

SCÈNE V.
LE vIEIL HORACE , SABINE, CAMILLE. t
LE vIEIL HoRACE.. 1 4 « ^ .

Je viens vous apporter de fâcheusés nouvelles *,
Mes filles; mais en vain je voudrais vous celer
Ce qu'on ne vous saurait longtemps dissimuler : A
Vos frères sont aux mains, les dieux ainsi l'ordonnent.
SABINE.
Je veux bien l'avouer, ces nouvelles m'étonnent ;
Et je m'imaginais dans la Divinité -
Beaucoup moins d'injustice, et bien plus de bonté.
Ne nous consolez point : contre tant d'infortune
La pitié parle en vain, la raison importune.
Nous avons en nos main la fin de nos douleurs ,
Et qui veut bien mourir peut braver les malheurs.
Nous pourrions aisément faire en votre présence
De notre désespoir une fausse constance ;
Mais quand on peut sans honte être sans fermeté,
L'affecter au dehors, c'est une lâcheté 4 ;
L'usage d'un tel art, nous le laissons aux hommes,
Et ne voulons passer que pour ce que nous sommes.
Nous ne demandons point qu'un courage si fort
S'abaisse, à notre exemple, à se plaindre du sort.
Recevez sans frémir ces mortelles alarmes ;
Voyez couler nos pleurs sans y mêler vos larmes;
Enfin, pour toute grâce, en de tels déplaisirs,

* Ces deux peut, ces syllabes dures , ces monosyllabes veut et peut, et cette idée de vouloir ce que l'amour veut, comme s'il était question ici du dieu d'amour, tout cela constitue deux des plus mauvais vers qu'on pût faire ; et c'était de tels vers qu'il fallait corriger. (V.)

* Toute cette scène est ce qu'on appelle du remplissage ; défaut insupportable, mais devenu presque nécessaire dans nos tragédies, qui sont toutes trop longues , à l'exception d'un très-petit nombre. (V.)

* Comme l'arrivée du vieil Horace rend la vie au théâtre qui languissait ! quel moment et quelle noble simplicité !

4 Ces sentences et ces raisonnements sont bien mal placés dans un moment si douloureux ; c'est là le poëte qui parle et qui raisonne. (V.)

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