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Tu vois bien des hasards, ils sont grands, mais n'importe :
Cinna n'est pas perdu pour être hasardé.
De quelques légions qu'Auguste soit gardé,
Quelque soin qu'il se donne et quelque ordre qu'il tienne,
Qui méprise la vie est maître de la sienne.
Plus le péril est grand, plus doux en est le fruit ;
La vertu nous y jette, et la gloire le suit :
Quoi qu'il en soit, qu'Auguste ou que Cinna périsse,
Aux mânes paternels je dois ce sacrifice* ;
Cinna me l'a promis en recevant ma foi :
Et ce coup seul aussi le rend digne de moi.
Il est tard, après tout, de m'en vouloir dédire.
Aujourd'hui l'on s'assemble, aujourd'hui l'on conspire ;
L'heure, le lieu, le bras se choisit aujourd'hui ;
Et c'est à faire enfin à mourir après lui*.

SCÈNE III.
CINNA, AEMILIE, FULVIE

AEMlLlE.
Mais le voici qui vient. Cinna, votre assemblée
Par l'effroi du péril n'est-elle point troublée ?
Et reconnaissez-vous au front de vos amis
Qu'ils soient prêts à tenir ce qu'ils vous ont promis ?
CINNA.
Jamais contre un tyran entreprise conçue
Ne permit d'espérer une si belle issue ;
Jamais de telle ardeur on n'en jura la mort,
Et jamais conjurés ne furent mieux d'accord;
Tous s'y montrent portés avec tant d'allégresse,
Qu'ils semblent, comme moi, servir une maîtresse ;
Et tous font éclater un si puissant courroux,
Qu'ils semblent tous venger un père, comme vous.
AEMILIE.
Je l'avais bien prévu, que, pour un tel ouvrage,

trophe à sa passïon sort du ton du dialogue et de la vérité : c'est un tour de rhéteur qu'on se permettait encore. (V.) * Il semble, par ces expressions, qu'elle doive le sacrifice de Cinna. (V.) 2 Et c'est à faire est encore une expression hors d'usage, même aujourd'hui chez le peuple. Remarquez que dans cette scène il n'y a presque que ces deux mots à reprendre, et que la pièce est faite depuis six-vingt ans : ce n'est qu'une scène avec une confidcnte, et elle est sublime. (V.)

Cinna saurait choisir des hommes de courage,
Et ne remettrait pas en de mauvaises mains
L'intérêt d'AEmilie et celui des Romains.

CINNA. Plût aux dieux que vous-même eussiez vu de quel zèle Cette troupe entreprend une action si belle 1 ! Au seul nom de César, d'Auguste, et d'empereur, Vous eussiez vu leurs yeux s'enflammer de fureur, Et dans un même instant, par un effet contraire, Leur front pâlir d'horreur et rougir de colère. « Amis, leur ai-je dit, voici le jour heureux « Qui doit conclure enfin nos desseins généreux *; « Le ciel entre nos mains a mis le sort de Rome, « Et son salut dépend de la perte d'un homme, + « Si l'on doit le nom d'homme à qui n'a rien d'humain, « A ce tigre altéré de tout le sang romain. « Combien pour le répandre a-t-il formé de brigues ! « Combien de fois changé de partis et de ligues, « Tantôt ami d'Antoine, et tantôt ennemi, « Et jamais insolent ni cruel à demi! » Là, par un long récit de toutes les misères Que durant notre enfance ont enduré nos pères*, Renouvelant leur haine avec leur souvenir, Je redouble en leurs cœurs l'ardeur de le punir. Je leur fais des tableaux de ces tristes batailles Où Rome par ses mains déchirait ses entrailles, Où l'aigle abattait l'aigle, et de chaque côté Nos légions s'armaient contre leur liberté; Où les meilleurs soldats et les chefs les plus braves

* Ce discours de Cinna est un des plus beaux morceaux d'éloquence que nous ayons dans notre langue. (V.) 2 Le mot dessein ne convient pas à conclure : il me semble qu'on conclut une affaire, un traité, un marché ; que l'on consomme un dessein, qu'on l'exécute, qu'on l'effectue. Peut-être que le verbe remplir eût été plus juste et plus poétique que conclure. (V.) 3 Durant et enduré, dans le même vers, ne sont qu'une inadvertance : Il était aisé de mettre pendant notre enfance ; mais ont enduré paraît une faute aux grammairiens; ils voudraient, les misères qu'ont endurées nos pères.Je ne suis point du tout de leur avis; il serait ridicule de dire, les misères qu'ont souffertes nos pères, quoiqu'il faille dire, les misères que nos pères ont souffertes. S'il 1:'est pas permis à un poëte de se servir en ce cas du participe absolu, il faut renoncer à faire des vers. (V.)

Mettaient toute leur gloire à devenir esclaves;
Où, pour mieux assurer la honte de leurs fers,
Tous voulaient à leur chaîne attacher l'univers ;
Et l'exécrable honneur de lui donner un maître
Faisant aimer à tous l'infâme nom de traître,
Romains contre Romains, parents contre parents,
Combattaient seulement pour le choix des tyrans.
J'ajoute à ces tableaux la peinture effroyable
De leur concorde impie, affreuse, inexorable,
Funeste aux gens de bien, aux riches, au sénat,
Et, pour tout dire enfin, de leur triumvirat;
Mais je ne trouve point de couleurs assez noires
Pour en représenter les tragiques histoires.
Je les peins dans le meurtre à l'envi triomphants,
Rome entière noyée au sang de ses enfants :
Les uns assassinés dans les places publiques,
Les autres dans le sein de leurs dieux domestiques :
Le méchant par le prix au crime encouragé,
Le mari par sa femme en son lit égorgé;
Le fils tout dégouttant du meurtre de son père,
Et, sa tête à la main, demandant son salaire",
Sans pouvoir exprimer par tant d'horribles traits
Qu'un crayon imparfait de leur sanglante paix.
Vous dirai-je les noms de ces grands personnages
Dont j'ai dépeint les morts pour aigrir les courages,
De ces fameux proscrits, ces demi-dieux mortels,
Qu'on a sacrifiés jusque sur les autels ?
Mais pourrais-je vous dire à quelle impatience,
A quels frémissements, à quelle violence,
Ces indignes trépas, quoique mal figurés,
Ont porté les esprits de tous nos conjurés ?
Je n'ai point perdu temps, et voyant leur colère
Au point de ne rien craindre, en état de tout faire,
J'ajoute en peu de mots : « Toutes ces cruautés,
« La perte de nos biens et de nos libertés,
« Le ravage des champs, le pillage des villes,

* Peinture énergique des sanglantes proscriptions et des crimes du triumvirat, cet effrayant tableau met dans le parti de Cinna les spectateurs, qui ne voient dans son entreprise que le dessein toujours imposant de rendre la liberté à Rome, et de punir un tyran qui a été barbare (LA H. )

« Et les proscriptions, et les guerres civiles, « Sont les degrés sanglants dont Auguste a fait choix « Pour monter sur le trône et nous donner des lois. « Mais nous pouvons changer un destin si funeste, « Puisque de trois tyrans c'est le seul qui nous reste, « Et que, juste une fois, il s'est privé d'appui, « Perdant, pour régner seul, deux méchants comme lui : « Lui mort, nous n'avons point de vengeur ni de maître" ; « Avec la liberté Rome s'en va renaître * ; « Et nous mériterons le nom de vrais Romains, « Si le joug qui l'accable est brisé par nos mains. « Prenons l'occasion tandis qu'elle est propice : « Demain au Capitole il fait un sacrifice; « Qu'il en soit la victime, et faisons en ces lieux « Justice à tout le monde, à la face des dieux : « Là, presque pour sa suite il n'a que notre troupe ; « C'est de ma main qu'il prend et l'encens et la coupe ; « Et je veux pour signal que cette même main « Lui donne, au lieu d'encens, d'un poignard dans le sein. « Ainsi d'un coup mortel la victime frappée « Fera voir si je suis du sang du grand Pompée; « Faites voir, après moi, si vous vous souvenez « Des illustres aïeux de qui vous êtes nés. » A peine aije achevé, que chacun renouvelle, Par un noble serment, le vœu d'être fidèle : L'occasion leur plaît; mais chacun veut pour soi L'honneur du premier coup, que j'ai choisi pour moi. La raison règle enfin l'ardeur qui les emporte : Maxime et la moitié s'assurent de la porte; L'autre moitié me suit, et doit l'environner, Prête au premier signal que je voudrai donner. Voilà, belle AEmilie, à quel point nous en sommes.

1 ll Veut dire :
Mort, il est sans vengeur, et nous sommes sans maître.

2 S'en va renaître. Cette expression n'est point fautive en poésie , au contraire , voyez dans l'Iphigénie de Racine : Et ce triomphe heureux qui s'en va devenir L'éternel entretien des siècles à venir.

Cet exemple est un de ceux qui peuvent servir à distinguer le langagc de la poésie de celui de la prose. (V.) CORNEILLE, T. 1, 16

Demain j'attends la haine ou la faveur des hommes,
Le nom de parricide ou de libérateur,
César celui de prince ou d'un usurpateur.
Du succès qu'on obtient contre la tyrannie
Dépend ou notre gloire ou notre ignominie;
Et le peuple, inégal à l'endroit des tyrans *,
S'il les déteste morts, les adore vivants.
Pour moi, soit que le ciel me soit dur ou propice,
Qu'il m'élève à la gloire ou me livre au supplice,
Que Rome se déclare ou pour ou contre nous,
Mourant pour vous servir, tout me semblera doux.
AEMILIE.
Ne crains point de succès qui souille ta mémoire :
Le bon et le mauvais sont égaux pour ta gloire ;
Et, dans un tel dessein, le manque de bonheur
Met en péril ta vie, et non pas ton honneur.
Regarde le malheur de Brute et de Cassie :
La splendeur de leurs noms en est-elle obscurcie?
Sont-ils morts tout entiers avec leurs grands desseins* ?
Ne les compte-t-on plus pour les derniers Romains ?
Leur mémoire dans Rome est encor précieuse,
Autant que de César la vie est odieuse;
Si leur vainqueur y règne, ils y sont regrettés,
Et par les vœux de tous leurs pareils souhaités.
Va marcher sur leurs pas 3 où l'honneur te convie 4 :
Mais ne perds pas le soin de conserver ta vie;
Souviens-toi du beau feu dont nous sommes épris,
Qu'aussi bien que la gloire AEmilie est ton prix;
Que tu me dois ton cœur, que mes faveurs t'attendent 5,

* Ce terme à l'endroit n'est plus d'usage dans le style noble. (V.)

2 Cette expression sublime, mourir tout entier, est prise du latin d'Horace, non omnis moriar; Racine l'a imitée dans sa belle pièce d'Iphigénie :

Ne laisser aucun nom, et mourir tout entier. (V.)

3 Il faudrait, va, marche; on ne dlt pas plus allons marcher, qu'allons aller. (V.)

4 Convie est une très-belle expression : elle était très-usitée dans le grand siècle de Louis XIV. Il est à souhalter que ce mot continue d'être en usage. (V.)

5 Ailleurs ce mot de faveurs exciterait le ris et le murmure ; mais ce mot est ici confondu dans la foule des beautes de cette scène, si vive, si éloquente, et si romaine. (V.)

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