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La scène est en Alexandrie, dans le palais de Ptolomée.

A CTE P R EMIER .

SCÈN E PREMIÈRE.

PTOLOMÉE, PHOTIN, ACHILLAS, SEPTIME.

PToLoMÉE.
Le destin se déclare, et nous venons d'entendre
Ce qu'il a résolu du beau-père et du gendre.
Quand les dieux étonnés semblaient se partager*,

* Ptolémée eût été plus conforme à l'étymologie. Voltaire a écrit l'un et l'autre. 2 Que devant Troie en flamme Hécube désolée Ne vienne point pousser une plainte ampoulée, Ni sans raison décrire en quels affreux pays Par sept bouches l'Euxin reçoit le Tanais. BoILEAU, Art poétique.

A plus forte raison un roi d'Égypte, qui n'a point vu Pharsale, et à qui cette guerre est étrangère, ne doit point dire que les dieux étaient étonnés en se partageant , qu'ils n'osaient juger , et que la bataille a

Pharsale a décidé ce qu'ils n'osaient juger.
Ses fleuves teints de sang, et rendus plus rapides
Par le débordement de tant de parricides,
Cet horrible débris d'aigles, d'armes, de chars,
Sur ses champs empestés confusément épars,
Ces montagnes de morts privés d'honneurs suprêmes,
Que la nature force à se venger eux-mêmes,
Et dont les troncs pourris exhalent dans les vents
De quoi faire la guerre au reste des vivants,
Sont les titres affreux dont le droit de l'épée,
Justifiant César, a condamné Pompée.
Ce déplorable chef du parti le meilleur,
Que sa fortune lasse abandonne au malheur,
Devient un grand exemple, et laisse à la mémoire
Des changements du sort une éclatante histoire.
Il fuit, lui qui, toujours triomphant et vainqueur,
Vit ses prospérités égaler son grand cœur ;
Il fuit, et dans nos ports, dans nos murs, dans nos villes,
Et contre son beau-père ayant besoin d'asiles,
Sa déroute orgueilleuse en cherche aux mêmes lieux
Où contre les Titans en trouvèrent les dieux" :
ll croit que ce climat, en dépit de la guerre,
Ayant sauvé le ciel, sauvera bien la terre,
Et, dans son désespoir à la fin se mêlant,
Pourra prêter l'épaule au monde chancelant*.
jugé pour eux. Dès qu'on reconnaît des dieux, on doit convenir qu'ils
ont jugé par la bataille même. Ces champs empestés, ces montagnes de
morts qui se vengent, ces débordements de parricides, ces troncs

pourris, étaient notés par Boileau comme un exemple d'enflure et de déclamation. Il fallait dire simplement :

Le destin se déclare ; et le droit de l'épée,
Justifiant César, a condamné Pompée.

C'était parler en roi. Les vers ampoulés ne conviennent pas dans un conseil d'État. Il n'y a donc qu'à retrancher des vers sonores et inutiles, pour que la pièce commence noblement; car l'ampoulé n'est pas plus noble que convenable. (V.)

Une déroute orgueilleuse qui cherche un asile ne présente ni rne idée vraie, ni une idée nette. les dieux en trouvèrent contre les Titans est une idée qui pourrait être admise dans une ode , où le poëte se livre à l'enthousiasme ; mais dans un conseil on parle sérieusement. De plus, Pompée serait ici le dieu, et César le Titan; et, si une comparaison poétique était une raison, c'en serait une en faveur de Pompée. (V.) 2 Un climat qui prétc l'épaule forme une idée trop incohérente. Com

Oui, Pompée avec lui porte le sort du monde,
Et veut que notre Égypte, en miracles féconde,
Serve à sa liberté de sépulcre ou d'appui*,
Et relève sa chute, ou trébuche sous lui.
C'est de quoi, mes amis, nous avons à résoudre ;
ll apporte en ces lieux les palmes ou la foudre :
S'il couronna le père, il hasarde le fils;
Et, nous l'ayant donnée, il expose Memphis.
Jl faut le recevoir, ou hâter son supplice,
Le suivre, ou le pousser dedans le précipice.
L'un me semble peu sûr, l'autre peu généreux ;
Et je crains d'être injuste, ou d'être malheureux .
Quoi que je fasse enfin, la fortune ennemie
M'offre bien des périls, ou beaucoup d'infamie :
C'est à moi de choisir, c'est à vous d'aviser
A quel choix vos conseils doivent me disposer.
Il s'agit de Pompée, et nous aurons la gloire
D'achever de César ou troubler la victoire2 ;
Et je puis dire enfin que jamais potentat
N'eut à délibérer d'un si grand coup d'État".
PHOTIN.
Seigneur, quand par le fer les choses sont vidées !,
La justice et le droit sont de vaines idées ;
Et qui veut être juste en de telles saisons
Balance le pouvoir, et non pas les raisons*.

ment l'auteur de Cinna put-il se livrer à un pareil phébus ? c'est qu'il y eut de mauvais critiques qui ne trouvèrent pas les beaux vers de Cinna assez relevés ; c'est que de son temps on n'avait ni connaissance, ni goût : cela est si vrai, que Boileau fut le premier qui fit connaître combien ce commencement est défectueux. (V.) * Appui n'est pas l'opposé de sepulcre; mais c'est une très-légère faute. (V.) 2 On peut dire également ici de troubler ou troubler parce que le de répété est désagréable. Mais troubler n'est pas le mot propre; une victoire troublée n'a pas un sens assez déterminé, assez clair. (V.) 3 L'usage veut aujourd'hui que deliberer soit suivi de sur : mais le de est aussi permis. On délibéra du sort de Jacques II dans le conseil du prince d'Orange : mais je crois que la règle est de pouvoir employer le de quand on spécifie les intérêts dont on parle. On délibère aujourd'hui de la nécessité, ou sur la nécessité d'envoyer des secours en Allemagne ; on délibère sur de grands intérêts, sur des points importants. (V.) 4 Les choses vidées n'est pas du style nobo ; de plus, on vide un procès, une querelle ; on ne vide pas une chose. (V.) * En de telles saisons est pour la rime. Balance le pouvoir, et non pas lcs raisons , il veut dire, examine ce qu'il peut, et non pas ce qu'il

Voyez donc votre force; et regardez Pompée, Sa fortune abattue, et sa valeur trompée. César n'est pas le seul qu'il fuie en cet état : Il fuit et le reproche et les yeux du sénat, Dont plus de la moitié piteusement étale Une indigne curée aux vautours de Pharsale, Il fuit Rome perdue, il fuit tous les Romains, A qui par sa défaite il met les fers aux mains; Il fuit le désespoir des peuples et des princes Qui vengeraient sur lui le sang de leurs provinces, Leurs États et d'argent et d'hommes épuisés, Leurs trônes mis en cendre, et leurs sceptres brisés : Auteur des maux de tous, il est à tous en butte, Et fuit le monde entier écrasé sous sa chute. Le défendrez-vous seul contre tant d'ennemis ? L'espoir de son salut en lui seul était mis, Lui seul pouvait pour soi : cédez alors qu'il tombe. Soutiendrez-vous un faix sous qui Rome succombe, Sous qui tout l'univers se trouve foudroyé *, Sous qui le grand Pompée a lui-même ployé ? Quand on veut soutenir ceux que le sort accable, A force d'être juste on est souvent coupable; Et la fidélité qu'on garde imprudemment, Après un peu d'éclat, traîne un long châtiment, Trouve un noble revers, dont les coups invincibles, Pour être glorieux, ne sont pas moins sensibles.

Seigneur, n'attirez point le tonnerre en ces lieux ; Rangez-vous du parti des destins et des dieux ; Et, sans les accuser d'injustice ou d'outrage, Puisqu'ils font les heureux, adorez leur ouvrage ; Quels que soient leurs décrets, déclarez-vous pour eux, Et, pour leur obéir, perdez le malheureux. Pressé de toutes parts des colères célestes, Il en vient dessus vous faire fondre les restes* ;

doit ; mais il ne l'exprime pas. On ne balance point le pouvoir ; cette expression est impropre et obscure, et c'est précisément les raisons politiques qu'on balance. (V.) * Un faix sous qui l'on se trouve foudroye cst encore une de ces figures fausses, une de ces images incohérentes qu'on ne peut admettre : un faix ne foudroie pas (V.) Dessus vous est une faute contre la langue, et faire fondre en est une contre l'harmonie : et quelle expression que les restes des colères ' (V.)

Et sa tête, qu'à peine il a pu dérober,
Toute prête de choir, cherche avec qui tomber.
Sa retraite chez vous en effet n'est qu'un crime * ;
Elle marque sa haine, et non pas son estime ;
Il ne vient que vous perdre en venant prendre port :
Et vous pouvez douter s'il est digne de mort !
Il devait mieux remplir nos vœux et notre attente,
Faire voir sur ses nefs la victoire flottante;
Il n'eût ici trouvé que joie et que festins :
Mais puisqu'il est vaincu, qu'il s'en prenne aux destins
J'en veux à sa disgrâce, et non à sa personne :
J'exécute à regret ce que le ciel ordonne ;
Et du même poignard pour César destiné
Je perce en soupirant son cœur infortuné.
Vous ne pouvez enfin qu'aux dépens de sa tête
Mettre à l'abri la vôtre, et parer la tempête.
Laissez nommer sa mort un injuste attentat :
La justice n'est pas une vertu d'État.
Le choix des actions ou mauvaises ou bonnes
Ne fait qu'anéantir la force des couronnes :
Le droit des rois consiste à ne rien épargner ;
La timide équité détruit l'art de régner.
Quand on craint d'être injuste, on a toujours à craindre;
Et qui veut tout pouvoir doit oser tout enfreindre,
Fuir comme un déshonneur la vertu qui le perd,
Et voler sans scrupule au crime qui lui sert *.
C'est là mon sentiment. Achillas et Septime
S'attacheront peut-être à quelque autre maxime.

• La retraite de Pompée peut-elle être représentée comme un crime, et comme un effet de sa haine contre Ptolémée ? est-ce ainsi que s'exprime un ministre d'État ? n'est-ce point aller au delà du but ? Tout le reste de ce morceau est d'une beauté achevée; et plus le fond du discours est naturel et vrai, plus les exagérations emphatiques sont déplacées. (V.)

2 C'est ce qu'on a dit quelquefois des ministres ; mais ils ne parlent jamais ainsi. Un homme qui veut faire passer son avis ne lui donne point de si abominables couleurs. La Saint-Barthélemy même ne fut point présentée dans le conseil de Charles IX comme un crime , mais comme une sévérité nécessaire. La tragédie est une imitation des mœurs, et non pas une amplification de rhétorique. Cette faute de Corneille a perdu plusieurs auteurs : leurs personnages débitent avec un enthousiasme de poëte des maximes atroces et de fades lieux communs d'horreurs insipides, qui séduisent quelquefois le parterre.

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