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Chacun a son avis; mals, quel que soit le leur,
Qui punit le vaincu ne craint point le vainqueur.
ACHlLLAS.

Seigneur, Photin dit vrai ; mais, quoique de Pompée
Je voie et la fortune et la valeur trompée,
Je regarde son sang comme un sang précieux,
Qu'au milieu de Pharsale ont respecté les dieux.
Non qu'en un coup d'État je n'approuve le crime ;
Mais, s'il n'est nécessaire, il n'est point légitime :
Et quel besoin ici d'une extrême rigueur !
Qui n'est point au vaincu ne craint point le vainqueur,
Neutre jusqu'à présent, vous pouvez l'être encore ;
Vous pouvez adorer César, si l'on l'adore.
Mais, quoique vos encens le traitent d'immortel,
Cette grande victime est trop pour son autel;
Et sa tête immolée au dieu de la victoire
Imprime à votre nom une tache trop noire :
Ne le pas secourir suffit sans l'opprimer.
En usant de la sorte, on ne vous peut blâmer.
Vous lui devez beaucoup; par lui Rome animée
A fait rendre le sceptre au feu roi Ptolomée :
Mais la reconnaissance et l'hospitalité
Sur les âmes des rois n'ont qu'un droit limité.
Quoi que doive un monarque, et dût-il sa couronne,
Il doit à ses sujets encor plus qu'à personne,
Et cesse de devoir, quand la dette est d'un rang
A ne point s'acquitter qu'aux dépens de leur sang '
S'il est juste d'ailleurs que tout se considère,
Que hasardait Pompée en servant votre père ?
il se voulut par là faire voir tout-puissant,
Et vit croître sagloire en le rétablissant.
Il le servit enfin, mais ce fut de la langue ;
La bourse de César fit plus que sa harangue *.
Sans ses mille talents, Pompée et ses discours

* Une dette est trop forte, trop grande, elle n'est pas d'un rang à ne point s'acquitter qu'aux ; ce point est de trop, jamais on ne l'em ploie que dans le sens absolu : je n'irai point, je n'irai qu'à cett6 condition. (V.)

* La langue, la bourse, sont des expressions trop familières.Voyez comme il est difficile de dire noblement les petites choses, ct commc

il cst aisé de traiter les autres avcc emphase. Le grand art des vers consiste à n'être jamais ni ampoulé, ni bas. (V.)

Pour rentrer en Égypte étaient un froid secours .
Qu'il ne vante donc plus ses mérites frivoles,
Les effets de César valent bien ses paroles :
Et si c'est un bienfait qu'il faut rendre aujourd'hui,
Comme il parla pour vous vous parlerez pour lui.
Ainsi vous le pouvez et devez reconnaître.
Le recevoir chez vous, c'est recevoir un maître,
Qui, tout vaincu qu'il est, bravant le nom de roi,
Dans vos propres États vous donnerait la loi.

Fermez-lui donc vos ports, mais épargnez sa tête. S'il le faut toutefois, ma main est toute prête ; J'obéis avec joie, et je serais jaloux Qu'autre bras que le mien portât les premiers coups.

SEPTIME.

Seigneur, je suis Romain *, je connais l'un et l'autre.
Pompée a besoin d'aide, il vient chercher la vôtre :
Vous pouvez, comme maître absolu de son sort,
Le servir, le chasser, le livrer vif ou mort.
Des quatre le premier vous serait trop funeste;
Souffrez donc qu'en deux mots j'examine le reste.

Le chasser, c'est vous faire un puissant ennemi,
Sans obliger par là le vainqueur qu'à demi,
Puisque c'est lui laisser et sur mer et sur terre
La suite d'une longue et difficile guerre,
Dont peut-être tous deux également lassés
Se vengeraient sur vous de tous les maux passés.
Le livrer à César n'est que la même chose :
Il lui pardonnera, s'il faut qu'il en dispose,
Et, s'armant à regret de générosité,
D'une fausse clémence il sera vanité;
Heureux de l'asservir en lui donnant la vie,
Et de plaire par là même à Rome asservie !
Cependant, que, forcé d'épargner son rival,
Aussi bien que Pompée il vous voudra du mal.

Il faut le délivrer du péril et du crime,

1 Un secours n'est ni chaud ni froid : le mot propre est souvent difficile à rencontrer, et quand il est trouvé, la gêne du vers et de la rime empêche qu'on ne l'emploie. (V.)

2 Le raisonnement de Septime est encore plus fort que celui d'Achillas. Cette scène est au fond parfaitement traitée, et, à quelques fautes

près ( qu'on est toujours obligé de remarquer pour l'utilité des jeunes gens et des étrangers ), ellc est très-forte de raisonnement. (V.)

Assurer sa puissance, et sauver son estime ", Et du parti contraire en ce grand chef détruit, Prendre sur vous le crime, et lui laisser le fruit; C'est là mon sentiment, ce doit être le vôtre : Par là vous gagnez l'un, et ne craignez plus l'autre. Mais, suivant d'Achillas le conseil hasardeux, Vous n'en gagnez aucun, et les perdez tous deux. PTOLOMÉE. N'examinons donc plus la justice des causes, Et cédons au torrent qui roule toutes choses. Je passe au plus de voix, et de mon sentiment Je veux bien avoir part à ce grand changement. Assez et trop longtemps l'arrogance de Rome A cru qu'être Romain c'était être plus qu'homme. Abattons sa superbe avec sa liberté; Dans le sang de Pompée éteignons sa fierté; Tranchons l'unique espoir où tant d'orgueil se fonde, Et donnons un tyran à ces tyrans du monde. Secondons le destin qui les veut mettre aux fers, Et prêtons-lui la main pour venger l'univers. Rome, tu serviras; et ces rois que tu braves, Et que ton insolence ose traiter d'esclaves, Adoreront César avec moins de douleur, Puisqu'il sera ton maître aussi bien que le leur. Allez donc, Achillas, allez avec Septime Nous immortaliser par cet illustre crime *.

* Sauver son estime ne forme aucun sens. Vcut-il dire que Ptolémée conservera l'estime qu'on a pour César, ou l'estime que César a pour Ptoléinée, ou l'estime que César fait de lui-même ? Dans les trois cas, sauver l'estime est trop impropre. J'évite d'être long, et je deviens obscur. (V.)

* Cette pensée est trop emphatique. Ptolémée peut-il dire qu'il s'immortalisera par un assassinat ? Cette illusion qu'il se fait est-elle bien dans la nature ? les raisons qu'il en apporte sont-elles de vraies raisons ? les nations seront-elles moins esclaves, pour être esclaves du maître de Rome ? S'exprimer ainsi, c'est substituer une amplification de rhétorique à la solidité d'un conseil d'État Quel est le souverain qui dirait : Allons nous immortaliser par un illustre crime ? La tragédie doit être l'imitation embellie de la nature. Ces défauts dans le détail n'empêchent pas que le fond de cette première scène ne soit une des plus belles expositions qu'on ait vues sur aucun théâtre. Les anciens n'ont rien qui en approche; elle est auguste, intéressante, importante ; clle entre tout d'un coup en action : les autres expositions ne font qu'instruire du sujet de la pièce, celle-ci en est le nœud ; placez-la dans quelque acte que

Qu'il plaise au ciel ou non, laissez-m'en le souci.
Je crois qu'il veut sa mort, puisqu'il l'amène ici.
ACHILLAS.
Seigneur, je crois tout juste alors qu'un roi l'ordonne
PTOLOMÉE.
Allez, et hâtez-vous d'assurer ma couronne ;
Et vous ressouvenez que je mets en vos mains
Le destin de l'Égypte et celui des Romains.

SCÈNE II.
PTOLOMÉE, PHOTIN.

PTOLOMÉE. Photin, ou je me trompe, ou ma sœur est déçue. - De l'abord de Pompée elle espère autre issue *. Sachant que de mon père il a le testament, Elle ne doute point de son couronnement ; Elle se croit déjà souveraine maîtresse D'un sceptre partagé que sa bonté lui laisse ; Et, se promettant tout de leur vieille amitié, De mon trône en son âme elle prend la moitié, Où de son vain orgueil les cendres rallumées Poussent déjà dans l'air de nouvelles fumées.

PHOTIN.

Seigneur, c'est un motif que je ne disais pas,
Qui devait de Pompée avancer le trépas.
Sans doute il jugerait de la sœur et du frère
Suivant le testament du feu roi votre père *,
Son hôte et son ami, qui l'en daigna saisir :
Jugez après cela de votre déplaisir *.

vous vouliez, elle sera toujours attachante : c'est la seule qui soit dans ce goût. (V.) * Il faut, dans le style noble, une autre issue. On ne supprime les articles et les pronoms que dans ce familier qui approche du style marotique : sentir joie, faire mauvaise fin, etc. Observez encore qu'issue n'est pas le mot propre. Un abord n'a point d'issue. Il faut toujours ou le mot propre , ou une métaphore noble. (V.) 2 Le feu roi votre père est trop prosaïque, et il y a un enjambement que les règles de notre poésie ne souffrent point dans le style sérieux des vers alexandrins. Qui l'en daigna saisir est un terme de chicane. Ma partie est saisie de ce testament. (V.) * Ce vers n'a pas un sens clair. Est-ce du déplaisir qu'a eu Ptolémée ? Il fallait donc dire : jugez de votre déplaisir si Pompée venait mettre

Ce n'est pas que je veuille, en vous parlant contre elle,
Rompre les sacrés mœuds d'une amour fraternelle;
Du trône et non du cœur je la veux éloigner,
Car c'est ne régner pas qu'être deux à régner :
Un roi qui s'y résout est mauvais politique ;
Il détruit son pouvoir quand il le communique ;
Et les raisons d'État... Mais, seigneur, la voici.

SCÈNE III.
PTOLOMÉE, CLÉOPATRE, PHOTIN.

CLÉoPATRE. Seigneur, Pompée arrive, et vous êtes ici ! PTOLOMÉE. J'attends dans mon palais ce guerrier magnanime, Et lui viens d'envoyer Achillas et Septime ". CLÉOPATRE. Quoi! Septime à Pompée, à Pompée Achillas ! PToLoMÉE. Si ce n'est assez d'eux, allez, suivez leurs pas. CLÉOPATRE. Donc pour le recevoir c'est trop que de vous-même ? PToLoMÉE. Ma sœur, je dois garder l'honneur du diadème. CLÉOPATRE. Si vous en portez un, ne vous en souvenez Que pour baiser la main de qui vous le tenez, Que pour en faire hommage aux pieds d'un si grand homme. PTOLOMÉE. Au sortir de Pharsale est-ce ainsi qu'on le nomme ? CLÉOPATRE. Fût-il dans son malheur de tous abandonné, Il est toujours Pompée, et vous a couronné.

Cléopâtra sur le trône : de plus, cette raison de Photin peut être alléguée contre César bien plus que contre Pompée. (V.) * Ce vers en dit plus que vingt n'en pourraient dire. La simple exposition des choses est quelquefois plus énergique que les plus grands mouvements de l'éloquence. Voilà le véritable dialogue de la tragédie ; Il est simple, mais plein dc force; il fait penser plus qu'il ne dit. Corneille est le premier qui ait eu l'idée de cette vraie beauté, mais elle

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