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Ne pourra refuser des soupirs et des pleurs.
CLÉOPATRE.
N'épargnez pas les miens; achevez, Achorée,
L'histoire d'une mort que j'ai déjà pleurée.
ACHoRÉE.
On l'amène; et du port nous le voyons venir,
Sans que pas un d'entre eux daigne l'entretenir.
Ce mépris lui fait voir ce qu'il en doit attendre.
Sitôt qu'on a pris terre, on l'invite à descendre :
Il se lève; et soudain pour signal Achillas,
Derrière ce héros, tirant son coutelas,
Septime et trois des siens, lâches enfants de Rome,
Percent à coups pressés les flancs de ce grand homme,
Tandis qu'Achillas même, épouvanté d'horreur,
De ces quatre enragés admire la fureur.
CLÉOPATRE.
Vous qui livrez la terre aux discordes civiles,
Si vous vengez sa mort, dieux, épargnez nos villes !
N'imputez rien aux lieux, reconnaissez les mains;
Le crime de l'Égypte est fait par des Romains.
Mais que fait et que dit ce généreux courage ?
ACHORÉE.
D'un des pans de sa robe il couvre son visage,
A son mauvais destin en aveugle obéit,
Et dédaigne de voir le ciel qui le trahit,
De peur que d'un coup d'œil contre une telle offense
Il ne semble implorer son aide ou sa vengeance.
Aucun gémissement à son cœur échappé
Ne le montre, en mourant, digne d'être frappé" :
Immobile à leurs coups, en lui-même il rappelle*

* N'est-ce pas là encore une fausse idée ? Pourquoi Pompée aurait-iI été digne d'être frappé, s'il eût gémi ? et que veut dire digne d'étre frappe ? Quelle enflure ! quelle fausse grandeur ! (V.)

* Il vaut mieux suivre, comme Homère, la nature jusque dans ses faiblesses que de s'écarter d'elle trop loin, en cherchant un merveilleux qui lui est contraire ; comme Corneille, quand il dit que Pompée, dans le moment même qu'il est percé de coups par les assassins,

Immobile à leurs coups, en lui-même rappelle...

Le plus grand homme n'est point indifférent à un pareil moment; il ne croit pas qu'il soit au-dessous de lui d'y penser. (L. RACINE.)— Imamobile n'a et ne peut avoir de régime : car, en toute langue, on n'est immobile ni à quelque chose ni en quelque chose. (V.)— Immobile d Ce qu'eut de beau sa vie, et ce qu'on dira d'elle; Et tient la trahison que le roi leur prescrit Trop au-dessous de lui pour y prêter l'esprit". Sa vertu dans leur crime augmente ainsi son lustre ; Et son dernier soupir est un soupir illustre*, Qui, de cette grande âme achevant les destins, Étale tout Pompée aux yeux des assassins. Sur les bords de l'esquif sa tête enfin penchée, Par le traître Septime indignement tranchée, Passe au bout d'une lance en la main d'Achillas, Ainsi qu'un grand trophée après de grands combats. On descend, et pour comble à sa noire aventure On donne à ce héros la mer pour sépulture, Et le tronc sous les flots roule dorénavant Au gré de la fortune, et de l'onde, et du vent. La triste Cornélie, à cet affreux spectacle, Par de longs cris aigus tâche d'y mettre obstacle, Défend ce cher époux de la voix et des yeux, Puis, n'espérant plus rien, lève les mains aux cieux ; Et cédant tout à coup à la douleur plus forte, Tombe, dans sa galère, évanouie, ou morte.

leurs coups nous paraît l'expression que le poëte devait choisir, parce que aucune autre ne peindrait mieux la situation et le courage tranquille de Pompée. Lorsque Racine, dans un seul vers, a fait dire à Hermione :

Muet à mes soupirs, tranquille à mes alarmes,

il ne consultait que la passion et son génie sans s'arrêter aux scrupules dc la grammaire. (P.) * Quoi , Pompée ne daigne pas songer qu'on l'assassine ! quoi, il ne daigne pas prêter l'esprit à vingt coups de poignard qu'il reçoit ! Il n'y a rien au monde de plus faux, de plus romanesque; et cette vertu qui augmente ainsi son lustre dans leur crime! Quelles peines l'auteur se donne pour montrer de l'esprit faux, et pour s'expliquer en énigmes ! (V.) — Cette pensée nous paraît en effet d'une exagération outrée. Le génie de Corneille, monté à l'hyperbole par celui de Lucain, passe évidemment la mesure dans quelques parties de ce beau récit : mais involontairement, et peut-être par le préjugé d'une vieille habitude, nous avons peine à nous défendre d'un sentiment d'admiration pour cct autre vers que Voltaire condamnc :

Et dédaigne de voir le ciel qui le trahit. (P.)

2 Ce mot illustre ne peut convenir à un soupir; et comment un soupir peut-il étaler tout Pompée ? Corneille a voulu traduire le seque probat moriens de Lucain ; il prouve en mourant qu'il est Pompée.Ce pcu dc mots est vrai, simple et noble. (V.)

Les siens en ce désastre, à force de ramer,
L'éloignent de la rive, et regagnent la mer.
Mais sa fuite est mal sûre : et l'infâme Septime,
Qui se voit dérober la moitié de son crime,
Afin de l'achever, prend six vaisseaux au port,
Et poursuit sur les eaux Pompée après sa mort.
Cependant Achillas porte au roi sa conquête :
Tout le peuple tremblant en détourne la tête;
Un effroi général offre à l'un sous ses pas
Des abîmes ouverts pour venger ce trépas;
L'autre entend le tonnerre; et chacun se figure
Un désordre soudain de toute la nature ;
Tant l'excès du forfait, troublant leurs jugements,
Présente à leur terreur l'excès des châtiments !
Philippe, d'autre part, montrant sur le rivage
Dans une âme servile un généreux courage,
Examine d'un œil et d'un soin curieux
Où les vagues rendront ce dépôt précieux,
Pour lui rendre, s'il peut, ce qu'aux morts on doit rendre,
Dans quelque urne chétive en ramasser la cendre",
Et d'un peu de poussière élever un tombeau
A celui qui du monde eut le sort le plus beau.
Mais comme vers l'Afrique on poursuit Cornélie,
On voit d'ailleurs César venir de Thessalie :
Une flotte paraît, qu'on a peine à compter...
• CLÉOPATRE.
C'est lui-même, Achorée; il n'en faut point douter.
Tremblez, tremblez, méchants, voici venir la foudre;
Cléopâtre a de quoi vous mettre tous en poudre* :
César vient, elle est reine, et Pompée est vengé ;
La tyrannie est bas, et le sort a changé. -
Admirons cependant le destin des grands hommes,
Plaignons-les, et par eux jugeons ce que nous sommes.
Ce prince d'un sénat maître de l'univers,

* Le mot de chétive me passerait pas aujourd'hui. Il me paraît qu'il fait ici un très-bel effet, par l'opposition d'une fin si déplorable à la

grandeur passée de Pompée. (V.)

* Cléopâtre a de quoi : on évite aujourd'hui de tels hémistiches. La situation n'en est pas moins intéressante ; rien n'est plus grand que ce moment où Pompée périt, où Cornélie fuit, et où César arrive. On évite aujourd'hui ces lieux communs, mettre en poudre, qui n'étaient em

ployés que pour rimer à foudre. (V.)

Dont le bonheur semblait au-dessus du revers,
Lui que sa Rome a vu, plus craint que le tonnerre,
Triompher en trois fois des trois parts de la terre,
Et qui voyait encore en ces derniers hasards
L'un et l'autre consul suivre ses étendards ;
Sitôt que d'un malheur sa fortune est suivie,
Les monstres de l'Égypte ordonnent de sa vie :
On voit un Achillas, un Septime, un Photin,
Arbitres souverains d'un si noble destin ;
Un roi qui de ses mains a reçu la couronne
A ces pestes de cour lâchement l'abandonne.
Ainsi finit Pompée; et peut-être qu'un jour
César éprouvera même sort à son tour*.
Rendez l'augure faux, dieux, qui voyez mes larmes,
Et secondez partout et mes vœux et ses armes !
CHARMION.
Madame, le roi vient, qui pourra vous ouïr.

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Oui, je le sais; le grand César arrive :
Sous les lois de Photin je ne suis plus captive.
PTOLOMÉE.
Vous haïssez toujours ce fidèle sujet?
CLÉOPATRE.
Non, mais en liberté je ris de son projet.
PTOLOMÉE.
Quel projet faisait-il dont vous pussiez vous plaindre ?
CLÉOPATRE.
J'en ai souffert beaucoup, et j'avais plus à craindre.

1 Cette idée est fort belle, et d'autant plus convenable, que le jour même on conspire contre César.(V.)-- On peut de plus la regarder comme un pressentiment prophétique de la mort de César, qui fut en effet assassiné comme Pompée. Les poëtes n'ont jamais négligé ces espèces de prédictions. (P.)

Un si grand politique est capable de tout ;
Et vous donnez les mains à tout ce qu'il résout.
PTOLOMÉE.
Si je suis ses conseils, j'en connais la prudence.
CLÉoPATRE.
Si j'en crains les effets, j'en vois la violence.
PTOLOMÉE.
Pour le bien de l'État tout est juste en un roi.
CLÉOPATRE.
Ce genre de justice est à craindre pour moi ;
Après ma part du sceptre, à ce titre usurpée,
ll en coûte la vie et la tête à Pompée.
PTOLOMÉE.
Jamais un coup d'État ne fut mieux entrepris.
Le voulant secourir, César nous eût surpris;
Vous voyez sa vitesse ; et l'Égypte troublée
Avant qu'être en défense en serait accablée :
Mais je puis maintenant à cet heureux vainqueur
Offrir en sûreté mon trône et votre cœur.
CLÉOPATRE.
Je ferai mes présents, n'ayez soin que des vôtres,
Et dans vos intérêts n'en confondez point d'autres.
PToLoMÉE.
Les vôtres sont les miens, étant de même sang.
CLÉOPATRE.
Vous pouvez dire encore, étant de même rang,
Etant rois l'un et l'autre; et toutefois je pense
Que nos deux intérêts ont quelque différence.
PToLoMÉE.
Oui, ma sœur; car l'État, dont mon cœur est content,
Sur quelques bords du Nil à grand'peine s'étend :
Mais César, à vos lois soumettant son courage,
Vous va faire régner sur le Gange et le Tage.
CLÉOPATRE.
J'ai de l'ambition, mais je la sais régler :
Elle peut m'éblouir, et non pas m'aveugler.
Ne parlons point ici du Tage, ni du Gange;
Je connais ma portée, et ne prends point le change '.

1 Je connais ma portée, et ne prends point le change... Et je suis bonne sœur si vous n'ètes bon frère.

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