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On l'a pris tout bouillant encor de sa querelle; Sire, dans la chaleur d'un premier mouvement, Un cœur si généreux se rend malaisément. Il voit bien qu'il a tort mais une âme si haute N'est pas sitôt réduite à confesser sa faute. D. FERNAND. Don Sanche, taisez-vous, et soyez averti Qu'on se rend criminel à prendre son parti. D. SANCHE. J'obéis, et me tais; mais, de grâce encor, sire, Deux mots en sa défense. D. FERNAND. Et que pourrez-vous dire? D. SANCHE. Qu'une âme accoutumée aux grandes actions Ne se peut abaisser à des submissions : Elle n'en conçoit point qui s'expliquent sans honte; Et c'est à ce mot seul qu'a résisté le comte. Il trouve en son devoir un peu trop de rigueur, Et vous obéirait, s'il avait moins de cœur. Commandez que son bras, nourri dans les alarmes, Répare cette injure à la pointe des armes ; Il satisfera, sire; et vienne qui voudra, Attendant qu'il l'ait su, voici qui répondra. D. FERNAND. Vous perdez le respect : mais je pardonne à l'âge, Et j'excuse l'ardeur en un jeune courage. Un roi dont la prudence a de meilleurs objets Est meilleur ménager du sang de ses sujets : Je veille pour les miens, mes soucis les conservent, Comme le chefa soin des membres qui le servent. Ainsi votre raison n'est pas raison pour moi; Vous parlez en soldat, je dois agir en roi ; Et, quoi qu'on veuille dire, et quoi qu'il ose croire, Le comte à m'obéir ne peut perdre sa gloire. D'ailleurs l'affront me touche; il a perdu d'honneur Celui que de mon fils j'ai fait le gouverneur ; S'attaquer à mon choix, c'est se prendre à moi-même, Et faire un attentat sur le pouvoir suprême. N'en parlons plus. Au reste, on a vu dix vaisseaux De nos vieux ennemis arborer les drapeaux ;

Vers la bouche du fleuve ils ont osé paraître.
D. ARlAS.

Les Maures ont appris par force à vous connaître,
Et, tant de fois vaincus, ils ont perdu le cœur
De se plus hasarder contre un si grand vainqueur.

D. FERNAND.
Ils ne verront jamais, sans quelque jalousie,
Mon sceptre, en dépit d'eux, régir l'Andalousie;
Et ce pays si beau, qu'ils ont trop possédé,
Avec un œil d'envie est toujours regardé.
C'est l'unique raison qui m'a fait dans Séville
Placer depuis dix ans le trône de Castille,
Pour les voir de plus près, et d'un ordre plus prompt
Renverser aussitôt ce qu'ils entreprendront.

D. ARIAS.

Ils savent aux dépens de leurs plus dignes têtes
Combien votre présence assure vos conquêtes :
Vous n'avez rien à craindre.

D. FERNAND.

Et rien à négliger.

Le trop de confiance attire le danger ;
Et vous n'ignorez pas qu'avec fort peu de peine
Un flux de pleine mer jusqu'ici les amène.
Toutefois j'aurais tort de jeter dans les cœurs,
L'avis étant mal sûr, de paniques terreurs.
L'effroi que produirait cette alarme inutile,
Dans la nuit qui survient troublerait trop la ville :
Faites doubler la garde aux murs et sur le port,
C'est assez pour ce soir.

SCÈNE VII.

D. FERNAND, D. ALONSE, D. SANCHE, D. ARIAS.

D. ALONSE.
Sire, le comte est mort.
Don Diègue, par son fils, a vengé son offense.
D. FERNAND.
Dès que j'ai su l'affront, j'ai prévu la vengeance;
Et j'ai voulu dès lors prévenir ce malheur.
D. ALONSE.
Chimène à vos genoux apporte sa douleur ;

Elle vient tout en pleurs vous demander justice.
D. FERNAND,
Bien qu'à ses déplaisirs mon âme compatisse,
Ce que le comte a fait semble avoir mérité
| Ce digne châtiment de sa témérité.
Quelque juste pourtant que puisse être sa peine,
Je ne puis sans regret perdre un tel capitaine.
Après un long service à mon État rendu,
Après son sang pour moi mille fois répandu,
A quelques sentiments que son orgueil m'oblige,
Sa perte m'affaiblit, et son trépas m'afflige.

SCÈNE VIII.

D. FERNAND, D. DIÈGUE, CHIMÈNE, D. SANCHE, D. ARIAs, D. ALoNSE.

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Entendez ma défense.
CHIMÈNE.
D'un jeune audacieux punissez l'insolence :
Il a de votre sceptre abattu le soutien,
Il a tué mon père.
D. DIÈGUE.
Il a vengé le sien.

4 Quelle beauté dans le poëte espagnol et dans son imitateur ! Le premier mot de Chimène est de demander justice contre un homme qu'elle adore : c'est peut-être la plus belle des situations. Quand, dans l'amour, il ne s'agit que de l'amour, cette passion n'est pas tragique. Monime almera-t-elle Xipharès ou Pharmace ? Antiochus épousera-t-il Bérénice ? bien des gens répondent Que m'importe ? Mais Chimène fera-t-elle couler le sang du Cid ? Qui l'emportera d'elle ou de don Diègue ? tous les esprits sont en suspens, tous les cœurs sont émus. (V.)

CHIMÈNE. Au sang de ses sujets un roi doit la justice. D. DIÈGUE. Pour la juste vengeance il n'est point de supplice. D. FERNAND. Levez-vous l'un et l'autre, et parlez à loisir. Chimène, je prends part à votre déplaisir; D'une égale douleur je sens mon âme atteinte. (à D. Diègue.) Vous parlerez après; ne troublez pas sa plainte. CHIMÈNE. Sire; mon père est mort; mes yeux ont vu son sang Couler à gros bouillons de son généreux flanc ; Ce sang qui tant de fois garantit vos murailles, Ce sang qui tant de fois vous gagna des batailles, Ce sang qui tout sorti fume encor de courroux ! De se voir répandu pour d'autres que pour vous, Qu'au milieu des hasards n'osait verser la guerre, Rodrigue en votre cour vient d'en couvrir la terre. J'ai couru sur le lieu, sans force et sans couleur ; Je l'ai trouvé sans vie. Excusez ma douleur, Sire, la voix me manque à ce récit funeste; Mes pleurs et mes soupirs vous diront mieux le reste. D. FERNAND, Prends courage, ma fille, et sache qu'aujourd'hui Ton roi te veut servir de père au lieu de lui. CHIMÈNE. Sire, de trop d'honneur ma misère est suivie. Je vous l'ai déjà dit, je l'ai trouvé sans vie; Son flanc était ouvert; et, pour mieux m'émouvoir , Son sang sur la poussière écrivait mon devoir; Ou plutôt sa valeur en cet état réduite Me parlait par sa plaie, et hâtait ma poursuite*; Et, pour se faire entendre au plus juste des rois,

* Scudéri ne reprit point ces hyperboles poétiques, qui, n'étant polnt dans la uature, affaiblissent le pathétique de ce discours. C'est le poëte qui dit que ce sang fume de courroux ; ce n'est pas assurément Chi mène ; on ne parle pas ainsi d'un père mourant. Scudéri, beaucoup plus accoutuuué que Corneille à ces figures outrées et puériles, ne remarqua pas même en autrui, tout éclairé qu'il était par l'envie, une faute qu'il ne sentait pas dans lui-même. (V.)

* L'espagnol dit, parlait par sa plaie : vous vòyez que ces figures

Par cette triste bouche elle empruntait ma voix.
Sire, ne souffrez pas que sous votre puissance
Règne devant vos yeux une telle licence;
Que les plus valeureux, avec impunité,
Soient exposés aux coups de la témérité;
Qu'un jeune audacieux triomphe de leur gloire,
Se baigne dans leur sang, et brave leur mémoire.
Un si Vaillant guerrier qu'on vient de vous ravir
Éteint, s'il n'est vengé, l'ardeur de vous servir.
Enfin mon père est mort, j'en demande vengeance,
Plus pour votre intérêt que pour mon allégeance.
Vous perdez en la mort d'un homme de son rang ;
Vengez-la par une autre, et le sang par le sang.
Immolez, non à moi, mais à votre couronne,
Mais à votre grandeur, mais à votre personne;
Immolez, dis-je, sire, au bien de tout l'État
Tout ce qu'enorgueillit un si grand attentat.
D. FERNAND.
Don Diègue, répondez.
D. DIÈGUE.

Qu'on est digne d'envie
Lorsqu'en perdant la force on perd aussi la vie !
Et qu'un long âge apprête aux hommes généreux,
Au bout de leur carrière, un destin malheureux !
Moi, dont les longs travaux ont acquis tant de gloire,
Moi, que jadis partout a suivi la victoire,
Je me vois aujourd'hui, pour avoir trop vécu,
Recevoir un affront et demeurer vaincu.
Ce que n'a pu jamais combat, siége, embuscade,
Ce que n'a pu jamais Aragon ni Grenade,
Ni tous vos ennemis, ni tous mes envieux,
Le comte en votre cour l'a fait presque à vos yeux,
Jaloux de votre choix, et fier de l'avantage
Que lui donnait sur moil'impuissance de l'âge.
Sire, ainsi ces cheveux blanchis sous le harnois,
Ce sang pour vous servir prodigué tant de fois,
Ce bras, jadis l'effroi d'une armée ennemie,
Descendaient au tombeau tout chargés d'infamie,
Si je n'eusse produit un fils digne de moi,

recherchées sont dans l'original espagnol. C'était l'esprit du temps, c'était le faux brillant du Marini et de tous les auteurs. (V.)

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