페이지 이미지
PDF

SCÈNE VII.
DORANTE, CLITON.

- DORANTE. Viens, Cliton, et, regarde. Est-elle vieille ou laide? Voit-on des yeux plus vifs? voit-on des traits plus doux ? .

4 CLITON.
Je suis un peu moins dupe, et plus futé que vous.
C'est un leurre, monsieur, la chose est toute claire ;
Elle a fait tout du long les mines qu'il faut faire.

On amorce le monde avec de tels portraits,
Pour les faire surprendre on les apporte exprès;
On s'en fâche, on fait bruit, on vous les redemande,
Mais on tremble toujours de crainte qu'on les rende;
Et, pour dernière adresse, une telle beauté
Ne se voit que de nuit et dans l'obscurité,
De peur qu'en un moment l'amour ne s'estropie
A voir l'original si loin de la copie.
Mais laissons ce discours, qui peut vous ennuyer.
Vous ferai-je venir l'orfévre prisonnier ?
DORANTE.
Simple! n'as-tu point vu que c'était une feinte,
Un effet de l'amour dont mon âme est atteinte?
CLITON.
Bon; en voici déjà de deux en même jour, N
Par devoir d'honnête homme, et par effet d'amour.
Avec un peu de temps nous en verrons bien d'autres.
Chacun a ses talents, et ce sont là les vôtres.
DORANTE,

Tais-toi, tu m'étourdis de tes sottes raisons.
Allons prendre un peu l'air dans la cour des prisons.

ACTE TROISIÈME.

SCÈNE PREMIÈRE.
CLÉANDRE, DORANTE, CLITON.

(L'acte se passe dans la prison.)

DORANTE. Je vous en prie encor, discourons d'autre chose, Et sur un tel sujet ayons la bouche close : On peut nous écouter, et vous surprendre ici ; Et si vous vous perdez, vous me perdez aussi. La parfaite amitié que pour vous j'ai conçue, Quoiqu'elle soit l'effet d'une première vue, Joint mon péril au vôtre, et les unit si bien Qu'au cours de votre sort elle attache le mien. CLÉANDRE. N'ayez aucune peur, et sortez d'un tel doute. J'ai des gens là-dehors qui gardent qu'on n'écoute; Et je puis vous parler en toute sûreté De ce que mon malheur doit à votre bonté. Si d'un bienfait si grand qu'on reçoit sans mérite Qui s'avoue insolvable aucunement s'acquitte, Pour m'acquitter vers vous autant que je le puis, J'avoue, et hautement, monsieur, que je le suis ; Mais si cette amitié par l'amitié se paie, Ce cœur qui vous doit tout vous en rend une vraie. La vôtre la devance à peine d'un moment, Elle attache mon sort au vôtre également; Et l'on n'y trouvera que cette différence, Qu'en vous elle est faveur, en moi reconnaissance. DORANTE. N'appelez point faveur ce qui fut un devoir. Entre les gens de cœur il suffit de se voir. Par un effort secret de quelque sympathie L'un à l'autre aussitôt un certain nœud les lie : Chacun d'eux sur son front porte écrit ce qu'il est; Et quand on lui ressemble, on prend son intérêt.

CLITON.
Par exemple, voyez, aux traits de ce visage
Mille dames m'ont pris pour homme de courage ;
Et sitôt que je parle, on devine à demi
Que le sexe jamais ne fut mon ennemi.
CLÉANDRE.
Cet homme a de l'humeur ".
DORANTE.
C'est un vieux domestique
Qui, comme vous voyez, n'est pas mélancolique.
A cause de son âge il se croit tout permis ;
Il se rend familier avec tous mes amis,
Mêle partout son mot, et jamais, quoi qu'on die,
Pour donner son avis il n'attend qu'on l'en prie.
Souvent il importune, et quelquefois il plaît.
CLÉANDRE.
J'en voudrais connaître un de l'humeur dont il est.
CLITON.
Croyez qu'à le trouver vous auriez de la peine :
Le monde n'en voit pas quatorze à la douzaine ;
Et je jurerais bien, monsieur, en bonne foi,
Qu'en France il n'en est point que Jodelet et moi.
DORANTE.
Voilà de ses bons mots les galantes surprises :
Mais qui parle beaucoup dit beaucoup de sottises;
Et quand il a dessein de se mettre en crédit,
Plus il y fait d'effort, moins il sait ce qu'il dit.
CLITON.
On appelle cela des vers à ma louange.
CLÉANDRE.
Presque insensiblement nous avons pris le change.
Mais revenons, monsieur, à ce que je vous dois.
DORANTE,
Nous en pourrons parler encor quelque autre fois :

Il suffit pour ce coup.
CLÉANDRE.

Je ne saurais vous taire

* On dirait aujourd'hui :
Il est de bonne humeur.

Ce mot n'avait pas besoin alors de l'adjectif pour signifier enjouement, gaiete.

En quel heureux état se trouve votre affaire.
Vous sortirez bientôt, et peut-être demain ;
Mais un si prompt secours ne vient pas de ma main,
Les amis de Philiste en ont trouvé la voie :
J'en dois rougir de honte au milieu de ma joie;
Et je ne saurais voir sans être un peu jaloux
Qu'il m'ôte les moyens de m'employer pour vous.
Je cède avec regret à cet ami fidèle ;
S'il a plus de pouvoir, il n'a pas plus de zèle ;
Et vous m'obligerez, au sortir de prison,
De me faire l'honneur de prendre ma maison.
Je n'attends point le temps de votre délivrance,
De peur qu'encore un coup Philiste me devance :
Comme il m'ôte aujourd'hui l'espoir de vous servir,
Vous loger est un bien que je lui veux ravir.
DORANTE.
C'est un excès d'honneur que vous me voulez rendre;
Et je croirais faillir de m'en vouloir défendre.
CLÉANDRE.
Je vous en reprierai quand vous pourrez sortir ;
Et lors nous tâcherons à vous bien divertir ,
Et vous faire oublier l'ennui que je vous cause.
Auriez-vous cependant besoin de quelque chose ?
Vous êtes voyageur, et pris par des sergents;
Et quoique ces messieurs soient fort honnêtes gens,
Il en est quelques-uns...
CLITON.
Les siens en sont du nombre ;
Ils ont en le prenant pillé jusqu'à son ombre;
Et, n'était que le ciel a su le soulager,
Vous le verriez encor fort net et fort léger :
Mais comme je pleurais ses tristes aventures,
Nous avons reçu lettre, argent, et confitures.
cLÉANDRE.
Et de qui ?
DORANTE.
Pour le dire, il faudrait deviner.
Jugez ce qu'en ma place on peut s'imaginer.
Une dame m'écrit, me flatte, me régale,
Me promet une amour qui n'eut jamais d'égale,
Me fait force présents...

CLÉANDRE.
Et Vous visite ?

DORANTE,
NOn.
CLÉANDRE.
Vous savez son logis ?
DORANTE.

Non; pas même son nom.
Ne soupçonnez-vous point ce que ce pourrait être ?
CLÉANDRE.
A moins que de la voir je ne la puis connaître.
DORANTE.
Pour un si bon ami je n'ai point de secret.
Voyez, connaissez-vous les traits de ce portrait ?
CLÉANDRE.
Elle semble éveillée, et passablement belle ;
Mais je ne vous en puis dire aucune nouvelle,
Et je ne connais rien à ces traits que je voi.
Je vais vous préparer une chambre chez moi.
Adieu ".

SCÈNE II.
DORANTE, CLITON.

DORANTE,
Ce brusque adieu marque un trouble dans l'âme.

Sans doute il la connaît.
CLITON.

C'est peut-être sa femme.

DORANTE. Sa femme ? CLITON.

Oui, c'est sans doute elle qui vous écrit ;

* Cette scène ne dément en rien le mérite des deux premiers actes : n'est-ce pas l'invention du monde la plus heureuse, de faire secourir Dorante par son rival Philiste', et de préparer ainsi le plus grand embarras ? J'écarte, comme je l'ai déjà dit, tous les petits défauts de langage, les plaisanteries qui ne sont plus de mode ; je ne m'arrête qu'à la marche de la pièce, qui me paraît toujours parfaite : la manière dont Mélisse envoie à Dorante son portrait , celle dont il le prend ; ce portrait montré à un homme qui paraît surpris et fâché de le voir; encore une fois, y a-t-il rien de mieux ménagé, de plus agréable dans aucune pièce de théâtre ?(V.)

« 이전계속 »