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enfin quelques-uns à qui ce travail pourroit réussir , & seroit même assez facile, le rejettent parce que c'est un travail, & en dédaignent le fruit qu'ils croyent trop mediocre. Que seroitce que ce miserable Bonheur factice pour lequel il faudroit tant raisonner ? Vaut-il la peine qu'on s'en tourmente ? On peut le laisser aux Philosophes avec leurs autres chimeres. Tant d'étude pour être heureux empêcheroit de l'être.

Ainsi il n'y a qu'une petite partie de notre Bonheur qui puisse dépendre de nous , & de cette petite partie peu de gens en ont la dispofition, ou en tirent le profit. Il faut que les caracteres ou foibles & paresseux , ou impetueux & violents, ou sombres & chagrins, y renoncent tous. Il en reste quelques-uns doux & moderez, & qui admettent plus volontiers les idées ou les impressions agréables, ceux-là peuvent travailler utilement à se rendre heureux. Il est

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vrai que par la faveur de la Nature ils le sont déja assez, & que le secours de la Philosophie ne paroît pas leur être fort necessaire , mais il n'est prefque jamais que pour ceux qui en ont le moins de, besoin , & ils ne laissent pas d'en fentir l'importance. Sur tout quand il s'agit du Bonheur, ce n'est pas à nous de rien negliger. Ecoutons donc la Philosophie qui prêche dans le Desert une petite Troupe d'Auditeurs qu'elle a choisis, parce qu'ils sçavoient déja une bonne partie de ce qu'elle peut leur apprendre.

Afin que le sentiment du Bonheur puisse entrer dans l'ame,ou du moins afin qu'il y puisse séjourner , il faut avoir nettoyé la place, & chaffé tous les maux imaginaires. Nous sommes d'une habileté infinie à en créer , & quand nous les avons une fois produits , il nous est très-diffile de nous en défaire. Souvent même il semble que nous aimions notre malheureux

ouvrage, & que nous nous y complaisions. Les maux imaginaires ne font pas tous ceux qui n'ont rien de corporel, & ne sont

que

dans l'esprit; mais seulement ceux qui tirent leur origine de quelque façon de penser fausle, ou du moins problématique. Ce n'est pas un mal imaginaire que le deshonneur, mais ç'en est un que la douleur de laisser de grands biens après sa mort à des Heritiers en ligne collaterale & non pas en ligne directe, ou à des filles & non pas à des fils. Il y a tel homme dont la vie est empoisonnée par un semblable chagrin. Le Bonheur n'habite point dans des têtes de cette trempe, il lui en faut ou qui soient naturellement plus faines, ou qui ayent eu le courage de se guerir.Si l'on est susceptible des maux imaginaires, il y en a tant qu'on sera necessairement la proye de quelqu'un. La principale force de ces fortes de Monstres, consiste en ce qu'on s'y soûmet, sans oser ni les at

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taquer, ni même les envisager ; sion les consideroit quelque temps d'un Qil fixe, ils seroient à demi vaincus.

Affez souvent aux maux réels nous ajoûtons des circonstances imaginaires , qui les aggravent. Qu'un malheur ait quelque chose de singulier, non seulement ce qu'il a de réel nous afflige, mais sa singularité nous irrite, & nous aigrit. Nous nous representons une Fortune, un Desting je ne sçai quoi , qui met de l'art & de l'esprit à nous faire un malheur d'une nature particuliere. Mais qu'estce que tout cela? Employons un peu notre raison, & ces Fantômes disparoissent. Un malheur commun n'en eft pas

réellement moindre , un malheur singulier n'en est pas moins por sible, ni moins inévitable, un homme qui a la peste lui cent milliéme, est-il moins à plaindre que celui qui a une maladie bizarre & inconnuë?

Il est vrai que les malheurs communs sont prévûs, & cela seul nous

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adoucit l'idée de la mort, le plus grand de tous les maux. Mais qui nous empêche de prévoir en general ce que nous appellons des maux singuliers ? On ne peut pas prédire les Cometes comme les Eclipses; mais on eft bien sûr que de temps en temps il doit paroître des Cometes , & il n'en faut pas davantage pour n'en être pas effrayé. Les malheurs finguliers sont rares ; cependant il faut s'attendre à en essuyer quelqu'un, il n'y a presque personne qui n'ait eu le fien; & fi on vouloit on leur contesteroit avec affez de raison leur qualité de singuliers.

Une circonstance imaginaire qu'il nous plaît d'ajoûter à nos afflictions, c'est de croire que nous ferons inconfolables. Ce n'est pas que cette persuasion-là même ne soit quelquefois une espece de douceur & de confolation, elle en est une dans les douleurs dont on peut tirer gloire, comme dans celle que l'on ressent de la

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