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de leur maniere de vivre ,& qu'il feroit tout fon poffible pour me bien traiter j enfuite il me rît afleoir aupres de luy, & il me queftionna quelque temps fur le gouvernement & fur les coutumes de notre païs. L'Emir & toute fa Cour écouterent avec quelque plaiiîr le petit detail que je leur fis j mais quand je leur parlay de l'honnête liberté que les hommes ont avec les femmes j je remarquayque le Prince en rougit, bi que toute fa Cour en fut deconcertée: notre ufage fur tout de faluer les Dames leur parut infupportable : rien ne les choquoitbitaiût que cela , ne pouvant pas comprendre comment un honnête homme fouffroit que par un devoir de civilité on baisât fa femme ou fa fille en fa prefence 5 c'eftj felon eux , offenièr l'honneur de toute la'famille » enfin ils refterent tous fi interdits, qu'aprés avoir faiç paroître leur bonte èc leur étonnement par des geftes & par des gri,maces extraordinaires, on quitta bien vice cette matiere , pour er* mettre une autre fur le tapis. . 1 Cependant on avoic lervi dans un grand Baffin de bois peint,toutes fortes de fruits dela faifon, l'Emir en prit d'abord, il m'en donna des

Î>remiers,puisil en diftribua à toute a Compagnie, en jettant a pleines mains à ceux qui étoient les plus éloignés. On apporta enfuite quelques" Pafteques, ou Melons d'eau rouges, & blancs, qui tinrent lieu de boiflon dans cette collation J & aprés qu'elle fut deflervie, on apporta du Tabac à fumer, on donna des Pipes toutes allumées à ceux qui en voulurent» l'Emir fouhaita que j'en prifleauiîi, un Negre m'en presenta une fort propre,qu'il me fallut recevoir fans en eiTuier le bout, car1 c'eft.une civilitéd'en ufer ainfi,pour ne pas témoigner dudégoût pour celui qui me l'avoit donnéeduppofant que ceux qui approchent la per'fonnede l'Emir font nets, faiiis & pro-pres j le Maître même n'en ufe pas autrement à l'égard de fes Domefftiques.

Pendant qu'on fumoir, on fervic du Café dans de petites talTes,ôc du Sorbet dans une grande Jatte de Porcelaiae, qui en tenoit bien quatre pintes & qui pafla de main en main, l'un la donnant à l'autre, aprés qu'il en avoit bu. On apporta à l'Emir un petit pot de grez , plein d'une Confection faite avec la plante que les Arabes appellent »-Berge. Ceft un diminutif de l'О'pium:il a à peu prés la meme qua.lité, & fait le même efFet,quoiqu'a.» vec moins de violence: il en prit de la grofíeur d^une noix, bût une Tafle de Café par deiîus, & fuma enfui te une pipe de Tabac.

Il me preiTa d'en prendre une petite dofe, qu'il m'offrit honnêtement à la pointe de ion Couteau,

i Ou plutôt Веч** r tfr Bengh c'eft proprement la ]ufquiame,qui à la qualité d'enyvrcr Se d'endormir. Les Arabes donnent aullî ce nom de Bcnge aux feuilles de Chanvre preparées en conferve en guife de Theriaque, parce qu'elle» produifent les mêmes effets que la Jufquiameùlï rc fervent auflî frequemment 4c l'un que de l'autre. - - . 7

&: je ne pus pas le refufer, à caufe que c'ctoit uDe faveur finguliere qu'il me faifoic: cette drogue ne me parut pas défagreable au goût, mais elle m'afloupit, & me Ht rêver tout le refte dela journée, c'étoit auffi pour rêver que l'Emir cm prenoitj car m'etanr exeufé d'en prendre la feconde fois qu'il voulue m'en donner.je luy demandai quel bien cela lui faifoit: il me conta que quand ce Berge commençoit à le travailler, il voïoit les Indes, Sc qu'une douce rêverie lui reprefentoit tout ce qu'il y a au monde de plus agreable, que les vapeurs que cette compofition luy portoit au cerveau, égayoientfesefprits, luy fortifioient la memoire, & fourniflbient du* raifonnement pour foûtenir une longue converfation: je remarquay pourtant que cette herbe lui avoit tellement afFoibli les nerfs , qu'il trembloit continuellement de tous fes membres, & que fes mains ne pouvoient rien tenir avec fermeté.

On On dit que les gens qui ont faic un long ufage de ce Berge , auiîibien que de l'Opium, en font d'ordinaire fi profondément afloupis, que s'ils entendoient tirer auprés un coup de Fufil , ou fi quelqu'un leur crioit un peu fort aux oreilles, ils tomberoient de peur , du moins ils s'éveilleroient en furfaut, & auffi troublés que s'ils revenoient de l'autre monde: le malheur de cette habitude c'eft, qu'ils ne fçauroient plus fe palier du Berge , qu'on fe meurt de chagrin quand on n'en a pas, qu'on n'aime

f»lus à manger que des fruits, au ieu de viande, trés-peu de toute autre chofe , & qu'on ne fçauroit fouffrir le vin , ny rien de tout ce

3ui peut exciter la joie: ces gens one , qu'on appelle a Afiouni , patient ,1a journée avec la fumée du Tabac, ils rêvent & fe mettent de mauvaife humeur contre ceux

a Du mot Opium , Suc de Pavot noir , on a fait par corruption Afioun, & Afiouni,prenneur» d'Afioun; les Turcs les appellent с engh;

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